Allégations Arméniennes: Dix questions et dix réponses

QUESTION 1: L'ANATOLIE ORIENTALE EST-ELLE, LE TERRITOIRE D'ORIGINE DES ARMENIENS ?

Les historiens, même arméniens, sont en désaccord sur ce point. Examinons certaines de ces théories contradictoires dans le cadre de l'histoire de l'Anatolie.

1.L'origine biblique. Dans cette perspective, les Arméniens descendraient de Haïk, arrière arrière-petit-fils de Noé, le patriarche de la Bible. Certains, acceptant l'hypothèse selon laquelle l'Arche de Noé aurait touché terre sur le mont Ararat, en concluent que l'Anatolie Orientale est bien le territoire d'origine des Arméniens et ajoutent même que Haïk vécut quelque 400 ans et étendit sa domination jusqu'à Babylone. Cette affirmation, sans aucune confirmation scientifique, relève de la fable pure et simple et ne mérite pas que nous nous y arrêtions plus longtemps. L'historien Auguste Carrière la rejette en faisant remarquer qu'elle "repose entièrement sur des données fournies par des historiens arméniens et en grande partie inventées."(1)

2. L'origine ourartienne. Certains arméniens identifient leur peuple avec celui d'Ourartou qui vécut en Anatolie Orientale à partir de 3000 av. J.C. jusqu'à sa défaite et sa destruction par les Mèdes, et dont le territoire disputé à la fois par les Lydiens et les Mèdes finit par tomber sous l'influence de ces derniers. Cette identification ne s'appuie sur aucun fait. Le mot "arménien" n'apparaît sous aucune forme dans les inscriptions contemporaines trouvées en Anatolie, de plus, il n'y avait aucune similarité entre les langues arménienne et ourartienne, la première appartenant au groupe Satem des langues indo-européennes tandis que la seconde est apparentée aux langues ouralo-altaïques. Les deux cultures étaient tout aussi différentes. Les dernières découvertes archéologiques faites dans la région d'Erzurum illustrent très clairement ces constatations. Absolument aucune preuve ne permet donc d'assimiler le peuple arménien au peuple d'Ourartou.

3. L'origine thraco-phrygienne. Cette théorie à laquelle se rallie la majorité des historiens arméniens, les fait descendre d'un groupe thraco-phrygien, originaire de la péninsule des Balkans et qui aurait émigré en Anatolie Orientale au 6e siècle av. J.C. sous la pression des Illyriens. Cette théorie est basée sur le fait que le nom "Arménien" apparaît pour la première fois dans l'inscription de Behistan remontant à l'an 521 av. J.C. et où l'empereur perse Darius déclare: "J'ai vaincu les Arméniens". Il va de soi que l'acceptation de cette théorie implique le rejet des deux théories précédentes.

4. L'origine Sud Caucasienne. Selon cette conception, les Arméniens seraient apparentés par la race et la culture aux peuplades du Sud Caucase et seraient donc originaires de cette région. Mais cette théorie n'a pu être élaborée qu'à partir d'un seul fait: la défaite des Arméniens par Darius dans le Caucase. En fait, les Arméniens ne sont apparentés à aucune des races de cette région.

5. L'origine touranienne. Certains arméniens ont invoqué des ressemblances entre leur langue et leur culture et celles de tribus turques et azéri du Caucase pour établir une relation entre elles, mais cette théorie n'a pas encore été prouvée.

Quelle que soit l'hypothèse exacte, si tant est qu'il y en ait une parmi celles-ci, il est absolument certain que les Arméniens ne sont pas originaires d'Anatolie et qu'ils n'y ont pas vécu 3000 ou 4000 ans comme ils prétendent. Ces affirmations n'ont pour but que de ² prouver² que les Turcs auraient chassé les Arméniens d'une patrie qui était la leur depuis des millénaires, mais elles ne résistent pas à l'examen des faits.

QUESTION 2: LES TURCS ONT-ILS PRIS PAR LA FORCE LES TERRES DES ARMENIENS ?

Le territoire où, pendant un certain temps, les Arméniens ont vécu ensemble n'a jamais été gouverné par eux comme un Etat indépendant et souverain. Ce territoire n'a jamais été dominé par les Arméniens aussi longtemps qu'ils l'ont occupé et aussi loin qu'on remonte dans l'histoire. De 521 à 344 av. J.C., ce fut une province de la Perse. De 334 à 215 av. J.C., il fut incorporé à l'empire macédonien puis, de 215 à 190 av. J.C., passa sous le contrôle des Séleucides. De I90 jusqu'à 220 ap. J.C. il changea fréquemment de mains, les romains et les Parthes se le disputant. De 220 jusqu'au début du Ve siècle, ce fut une province sassanide puis, jusqu'au VIIe siècle il appartint à Byzance. Du VII au Xe siècles, il fut contrôlé par les Arabes avant de revenir sous l'autorité byzantine pour enfin être dominé par les Turcs à partir du XIe siècle.

A aucun moment, les Arméniens vivant sur ce territoire soumis à tant de souverainetés diverses n'instituèrent d'état arménien indépendant ou unifié. Tout au plus, quelques nobles arméniens et leurs familles gouvernèrent-ils certaines régions en qualité de vassaux des suzerains impériaux, leurs voisins, et servant ainsi de tampons entre les puissances environnantes. La plupart de ces principautés arméniennes furent donc érigées dans le cadre d'une hiérarchie féodale par des hobereaux arméniens, ou par les empires voisins qui, de cette façon, s'en faisaient des auxiliaires militaires contre leurs propres ennemis. On ne saurait en trouver de meilleur exemple que les Baghratides, longtemps cités par les historiens du nationalisme arménien comme la preuve de leur indépendance historique; or cette famille ne devait en fait son autorité sur la région qu'aux califes arabes. De plus, certaines de ces familles princières étaient d'origine persane plutôt qu'arménienne. Qu'elles n'aient jamais constitué un Etat indépendant apparaît bien dans ce passage dû à l'historien arménien Kevork Aslan:

"Les Arméniens vivaient en notables locaux. Le sentiment d'unité nationale leur était étranger. II n'y avait aucun lien politique entre eux. Ils n'avaient d'attaches qu'avec les notables des environs. S'ils éprouvaient des sentiments nationaux, ceux-ci ne pouvaient donc se concevoir qu'a l'échelle locale."(2)

Ces principautés arméniennes existèrent pendant des siècles mais toujours sous le contrôle de vastes empires, d'Etats puissants et variés; afin d'obtenir un maximum d'avantages, elles ne se privaient d'ailleurs pas de changer souvent d'allégeance ce qui valut aux Arméniens des remarques critiques et souvent caustiques de la part des historiens contemporains. C'est ainsi que Tacite, l'historien romain, écrivait dans son Annarlium Liber:

"Les Arméniens modifient leur position envers Rome et l'Empire perse, apportant leur aide tantôt à l'un, tantôt à l'autre."

et concluait en disant que c'était "un peuple étrange."

Cet état de choses, et plus particulièrement, le manque d'unité et de force des Arméniens, leur incapacité à créer un véritable Etat, leur faiblesse vis-à-vis de leurs voisins, le fait que leur territoire ait servi de champ-clos aux luttes multiples et incessantes de leurs puissants voisins et suzerains, explique pourquoi ils furent souvent déportés ou durent souvent s'éloigner de leur propre chef, des territoires qu'ils occupaient au début de leur histoire. Ainsi quand ils fuirent devant les Perses, ils s'établirent dans la région de Kayseri, en Anatolie centrale. Les Sassanides les déportèrent à l'intérieur de l'Iran, les Arabes en Syrie et dans la péninsule arabique, les Byzantins en Anatolie centrale et à Istanbul, en Thrace, en Macédoine, en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie, en Transylvanie et en Crimée. Pendant les Croisades, ils gagnèrent Chypre, la Crète et l'Italie. En fuite devant les Mongols, ils se fixèrent à Kazan et à Astrakhan en Asie Centrale. Plus tard, ils furent enfin déportés par les Russes qui les firent passer de la Crimée et du Caucase vers l'intérieur de la Russie. C'est en raison de ces déportations et de ces migrations séculaires que les Arméniens se trouvèrent dispersés de la Sicile aux Indes et de Crimée à l'Arabie, formant ainsi ce qu'ils appellent "la diaspora arménienne", bien des siècles avant d'être déportés par les Ottomans en 1915.

150 ans après s'être convertis au christianisme, les Arméniens se détachèrent de l'église byzantine en 451, déclenchant ainsi une longue suite de conflits qui se perpétuèrent jusqu'à la fin du XIe siècle, i.e. jusqu'à l'installation des Turcs en Anatolie, et au cours desquels les Byzantins s'efforcèrent d'éliminer les Arméniens et leurs principautés afin de maintenir l'hégémonie de l'orthodoxie grecque dans la totalité de l'Empire. Les historiens arméniens de l'époque racontent en détails comment les Byzantins déportèrent les Arméniens et les utilisèrent en avant-garde de leurs propres troupes face aux forces ennemies. Cela explique pourquoi les Turcs seldjoukides ne rencontrèrent pas de principautés arméniennes lorsqu'ils déferlèrent sur l'Anatolie à la fin du Xle siècle : une seule force restait en mesure de s'opposer à eux, celle des Byzantins. Le souverain seldjoukide Alparslan conquit le territoire de la principauté arménienne d'Ani en 1064, mais celle-ci avait déjà été abolie en 1045, soit dix-neuf ans plus tôt, par les soins de Byzance qui fit appel à des immigrants grecs pour remplacer les Arméniens qu'elle avait déportés. Il est donc faux de prétendre que les Turcs seldjoukides aient été responsables de la disparition d'une principauté arménienne, quelle qu'elle fût, voire d'un Etat Arménien. Byzance y avait pourvu par avance et ce sont d'ailleurs les remous sociaux et économiques qui en résultèrent qui facilitèrent grandement l'installation ultérieure des Turcs. Les historiens arméniens de l'époque considèrent cette conquête turque de l'Anatolie comme une libération survenant après de longs siècles d'administration abusive et d'oppression sous le joug de Byzance. C'est ainsi que l'historien Asoghik rapporte "qu'en raison de leur hostilité envers Byzance, les Arméniens accueillirent avec plaisir la venue des Turcs en Anatolie et les aidèrent même". Mathieu d'Edesse, un autre historien arménien, raconte lui aussi que ses compatriotes se réjouirent et fêtèrent publiquement la prise d'Edesse, aujourd'hui Urfa, par les Turcs.

Il est vrai qu'une principauté arménienne vit le jour en Cilicie en 1080. Cependant, cela ne résultait pas de l'occupation turque en Anatolie comme on l'a prétendu mais de la destruction par les Byzantins des dernières principautés de l'Anatolie Orientale, destruction qui entraîna un afflux de réfugiés arméniens en Cilicie. Tout en acceptant la suzeraineté de Byzance, puis des royaumes des Croisés, des Mongols, et enfin de la famille catholique Lusignan qui contrôlait Chypre, cette principauté entretint de bonnes relations avec les Turcs, même lorsqu'elle aida les Croisés qui furent amenés à la traverser lors de leur expédition vers la Terre Sainte. Ce genre de relations avec des "infidèles" n'était d'ailleurs pas pour plaire à l'eglise grégorienne arménienne, d'où l'apparition de divisions internes qui jouèrent un rôle important dans la conquête de la principauté par les Mamelouks de Syrie et d'Egypte en 1375. En dernière analyse, l'existence de cette principauté eut pour conséquence principale la création d'une Eglise arménienne, indépendante de celle d'Etchmiadzine, ce qui aggrava les divisions au sein de l'orthodoxie arménienne, situation qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Ainsi donc, lorsque l'Anatolie Orientale fut conquise par Mehmet II le Conquérant et Selim Ier, elle fut enlevée aux Turcomans du Mouton Blanc et aux Safavides d'Iran qui l'avaient occupée après le retrait des Byzantins. Quant à la Cilicie, Selim Ier l'annexa à l'empire ottoman au détriment des Mamelouks. Il est clair que jamais les Turcs ottomans n'ont occupé ou conquis de principauté arménienne et ce pour la bonne raison que les Arméniens avaient déjà été dominés par d'autres peuples.

QUESTION 3: LES TURCS ONT-ILS TOUJOURS ATTAQUE ET OPPRIME LES ARMENIENS AU COURS DE L'HISTOIRE ?

Afin d'appuyer leurs accusations de "génocide" contre l'empire ottoman, les propagandistes arméniens proclament depuis peu que les Turcs, ont toujours maltraité les non-musulmans et plus particulièrement les Arméniens. Il leur serait en effet difficile d'expliquer autrement pourquoi les Turcs, qui avaient vécu paisiblement côte à côte avec les Arméniens pendant plusieurs siècles, se seraient soudain soulevés afin de les massacrer tous. De plus, les Arméniens ont essayé d'assimiler la souveraineté turque à une lutte constante entre Christianisme et Islam pour faire accepter plus facilement dans le monde chrétien moderne leur propagande contre les Turcs.

Or, l'histoire prouve abondamment que ces affirmations sont fausses. Nous avons déjà constaté que les historiens arméniens contemporains eux-mêmes ont raconté comment les Arméniens avaient accueilli la conquête seldjoukide : par des fêtes et des actions de grâces pour remercier le Seigneur de les avoir délivrés de l'oppression byzantine. Les Seldjoukides protégèrent l'Eglise arménienne que les Byzantins avaient essayé d'éliminer. Ils abolirent les impôts excessifs que les Byzantins avaient imposes aux églises, aux monastères et aux prêtres arméniens et exemptèrent en fait ces institutions religieuses de toute taxe. La communauté arménienne put diriger à son gré ses propres affaires, y compris les activités religieuses et éducatives, et jamais les Arméniens, pas plus que les autres non-musulmans, ne furent contraints à se convertir à l'Islam. D'ailleurs, les chefs spirituels arméniens se déplacèrent pour remercier le sultan seldjoukide Malek Chah de sa protection. C'est encore l'historien arménien Mathieu d'Edesse qui nous dit dans sa chronique no 129:

"Le coeur de Malek Chah est plein d'amour et de bonté envers les chrétiens; il a très bien traité les fils de Jésus-Christ et il a apporté au peuple arménien la richesse, la paix et le bonheur."(3)

Après la mort du sultan seldjoukide Kiliç Arslan, le même chroniqueur écrit:

"La mort de Kiliç Arslan a plongé les chrétiens dans le deuil car c'était un homme charitable et d'un caractère supérieur."

On trouve une autre illustration de cette bonne entente dans la libre conversion à l'Islam de quelques familles appartenant à la noblesse arménienne, la famille Tashirk par exemple, et dans l'appui qu'elles apportèrent à la lutte des Turcs contre Byzance.

La coutume turque et le droit coranique exigeaient que les non-musulmans soient bien traités dans les empires turcs et musulmans. C'est pourquoi les conquérants turcs passèrent des accords avec leurs sujets non-musulmans selon lesquels ces derniers acceptaient le statut de "zhimmi" qui, en retour du respect de l'ordre établi et du versement d'impôts, leur accordait la protection de leurs droits et de leurs traditions. Des populations de religions différentes furent ainsi traitées avec une tolérance inconnue jusqu'alors, qui se reflétait dans les philosophies basées sur la bienveillance et les valeurs humanitaires professées par des penseurs comme Younous Emré et Mevlana Djelaleddin Roumi, célèbres dans le monde islamique pour la largeur d'esprit, de devises telles que "Une seule et même attitude à l'égard des 72 nations différentes" ou "Soyez les bienvenus qui . que vous soyez et quelles que soient vos croyances". Un tel comportement était en nette opposition aux traitements cruels que les souverains et conquérants chrétiens ont souvent réservés aux chrétiens d'autres sectes et à fortiori aux nonchrétiens, Musulmans ou Juifs, comme en témoignent les persécutions de Byzance contre les grégoriens arméniens, les persécutions de Venise contre les habitants grecs orthodoxes de Morée et des îles égéennes ou les persécutions hongroises contre les Bogomiles.

L'établissement et l'expansion de l'Empire ottoman, et en particulier la destruction du pouvoir byzantin après la conquête de Constantinople par Mehmet Il le Conquérant en 1453, ouvrirent une ère nouvelle de prospérité religieuse, politique, sociale, économique et culturelle pour les Arméniens comme pour les autres peuples musulmans ou non-musulmans du nouvel Etat. Le tout premier souverain ottoman, Osman ler (1300-1326), autorisa les Arméniens à créer leur premier centre religieux en Anatolie Occidentale, à Kütahya, pour les protéger de l'oppression byzantine. Ce centre fut transféré par la suite, comme la capitale de l'Empire ottoman, d'abord à Bursa (Brousse) en 1326 puis à Istanbul en 1461 où l'établissement du Patriarcat arménien, sous l'autorité du Patriarche Hovakim et de ses successeurs, fut confirmé par un décret de Mehmet Il le Conquérant(4). Il s'ensuivit l'émigration de milliers d'Arméniens d'Iran, du Caucase, de l'Anatolie Centrale ou Orientale, des Balkans et de la Crimée qui vinrent s'établir à Istanbul, non parce qu'ils fuyaient la répression ou la persécution mais parce que le grand conquérant ottoman avait fait de son empire le vrai centre de la vie arménienne. C'est donc grâce à l'expansion et à la prospérité de l'Empire Ottoman que la communauté et l'Eglise arméniennes purent, elles aussi, se développer de façon florissante.

Les Arméniens grégoriens de l'Empire Ottoman furent organisés, comme les autres groupes religieux les plus importants, en communautés (millet) placées sous l'autorité de leurs propres chefs religieux. C'est ainsi que le décret relatif à l'établissement du Patriarcat arménien à Istanbul précisait que le Patriarche était non seulement le chef spirituel des Arméniens, mais aussi leur chef temporel. Les Arméniens jouissaient des même droits que les Musulmans mais ils bénéficiaient en outre de certains privilèges au premier rang desquels venait l'exemption de service militaire. Les Arméniens et les autres populations non-musulmanes payaient généralement les mêmes impôts que les sujets musulmans, exception faite pour la capitation (Haraç) à laquelle ils étaient soumis en substitution des impôts levés par l'Empire sur la base du droit coranique des sujets musulmans : l'impôt de solidarité (Zakat) et la dîme (Ösür). Les chefs religieux de la communauté arménienne établissaient eux-mêmes l'assiette de l'impôt, le collectaient et reversaient les sommes perçues au Trésor de l'Empire.

Les Arméniens étaient autorisés à créer des fondations religieuses (vakif) destinées à fournir l'apport financier nécessaire à leurs activités religieuses, culturelles, éducatives et charitables; si besoin était le Trésor ottoman accordait une aide financière aux institutions arméniennes poursuivant ces activités tout comme au Patriarcat arménien lui-même. Ces fondations arméniennes fonctionnent encore dans la République turque d'aujourd'hui et contribuent de façon substantielle au fonctionnement de l'Eglise arménienne.

Les lois ottomanes rangeaient tous les sujets chrétiens qui n'étaient pas des Grecs orthodoxes dans la communauté des Arméniens grégoriens. C'est ainsi que les Pauliciens et les Jacobites d'Anatolie tout comme les Bogomiles et les Gitans des Balkans étaient recensés comme Arméniens, ce qui provoqua ultérieurement des dissensions quant au total réel d'Arméniens établis effectivement à l'intérieur de l'Empire.

La communauté arménienne se développa et prospéra grâce à la liberté que lui accordaient les sultans. En même temps, les Arméniens partageaient, tout en y contribuant, la culture, les mœurs et coutumes, le train de vie de la société turco-ottomane, et ce, à tel point qu'au cours des siècles ils gagnèrent le crédit et la confiance des sultans et méritèrent d'être désignés comme "la communauté loyale". Les Arméniens ottomans devinrent des banquiers, des négociants et des industriels extrêmement riches et s'élevèrent à de hautes positions dans l'administration impériale. Au XIXe siècle, par exemple, vingt-neuf Arméniens accédèrent au rang de pacha, suprême degré dans la hiérarchie gouvernementale. Il y eut vingt-deux ministres arméniens, parmi lesquels des ministres des Affaires Etrangères, des Finances, du Commerce et des Communications; d'autres Arméniens jouèrent par ailleurs un rôle capital dans les domaines de l'agriculture, du développement économique et du recensement. Il y eut aussi trente-trois représentants arméniens élus et nommés au Parlement constitué après 1876, sept ambassadeurs, onze consuls généraux ou consuls, onze professeurs d'université et quarante et un officiers de haut rang.(5)

Au cours de l'histoire, les Arméniens contribuèrent également de façon notable à l'art, à la culture et à la musique de la société turco-ottomane, produisant des artistes de premier rang qui étaient la gloire et la fierté des Turcs tout autant que des Arméniens. La première imprimerie arménienne fut établie dans l'Empire ottoman au XVIe siècle.

Les Arméniens, les Turcs et de nombreuses autres races vécurent ainsi pendant des siècles dans la paix et la confiance, sans que personne se plaignît vraiment du système ou de l'administration ottomane grâce à laquelle cet état de choses était possible. Il est vrai que, de temps en temps, des problèmes surgirent au sein des communautés. Des disputes à propos de l'élection du Patriarche opposèrent les Arméniens "indigènes" en provenance de l'Anatolie et de la Crimée et les Arméniens "orientaux" ou "étrangers" en provenance de l'Iran et du Caucase. Les deux groupes s'accusèrent souvent l'un l'autre devant le gouvernement ottoman en vue d'obtenir l'appui de ce dernier en faveur de leurs candidats et de leurs intérêts, tout en se plaignant des Ottomans quand cet arbitrage ne leur était pas favorable, bien que la tradition ottomane insistât sur la nécessité de maintenir une neutralité stricte entre les factions. La victoire progressive des "Orientaux" entraîna la nomination de Laïques à la dignité de Patriarche, la corruption et les abus de pouvoir au sein de la communauté arménienne et des heurts sanglants entre les groupes politiques opposés. Ces conflits obligèrent le gouvernement ottoman à intervenir pour empêcher les Arméniens de s'entre-tuer.

Les discordes internes ainsi que le déclin général des normes religieuses au sein de la communauté grégorienne amenèrent beaucoup d'Arméniens à faire bon accueil à l'enseignement des missionnaires catholiques et protestants envoyés dans l'Empire ottoman au XIXe siècle par de grandes puissances, ce qui provoqua ultérieurement la création à leur profit de communautés séparées. Les dirigeants arméniens demandèrent au gouvernement ottoman d'intervenir et d'empêcher ces conversions mais les Ottomans se récusèrent en disant qu'il s'agissait d'un problème interne dont la solution relevait de la communauté et non de l'état. Des luttes sanglantes s'en suivirent durant lesquelles les Patriarches grégoriens Tchouhadjian et Tahtadjian allèrent jusqu'à excommunier et bannir tous les Arméniens protestants(6). Plus tard, de violents conflits apparurent entre les Arméniens catholiques quant à la nature de leurs relations vis-à-vis du Pape, celui-ci excommuniant tous ceux qui n'acceptaient pas sa suprématie. Là encore les Ottomans furent obligés de s'interposer et de réconcilier les deux groupes catholiques en 1888. La liberté et la grande tolérance dont bénéficiaient les non-musulmans étaient à tel point notoires que l'Empire des sultans devint un refuge important pour tous ceux qui fuyaient les persécutions politiques ou religieuses. Refuge pour les Juifs, à commencer par les milliers d'entre eux qui fuirent la persécution après la reconquête de l'Espagne en 1492, puis pour les rescapés des nombreux pogromes qu'ils avaient à affronter en Europe centrale ou orientale et en Russie. Il en alla de même pour les catholiques et les protestants qui se mirent souvent au service des sultans et apportèrent des contributions importantes à la vie gouvernementale et militaire ottomane. Beaucoup de réfugiés politiques cherchèrent aussi la protection de l'Empire ottoman lors de la répression qui suivit les révolutions de 1848 en Europe.

Affirmer que les Ottomans ont opprimé les non-musulmans en général et les Arméniens en particulier est donc faux comme le prouve l'histoire et comme en témoignent des dizaines d'historiens et écrivains, des Arméniens Asoghik et Mathieu d'Edesse à Voltaire, Lamartine, Claude Farrère, Pierre Loti, Noguères, Ilone Caetani, Philip Marshall Brown, Michelet, Sir Charles Wilson, Politis, Arnold, Bronsart, Roux, Grousset, Edgar Granville, Garnier, Toynbee, Bernard Lewis, Shaw, Price, Lewis Thomas, Bombaci, etc., dont certains ne passent pas particulièrement pour être pro-turcs. Bornons-nous à donner quelques citations:

Voltaire:

"Le grand Turc gouverne dans la paix vingt nations de religions différentes. Les Turcs ont montré aux chrétiens comment être modéré dans la paix et clément dans la victoire."

Philip Marshall Brown :

"Malgré la grande victoire qu'ils ont remportée, les Turcs ont généreusement accordé aux peuples des régions conquises la liberté de s'administrer eux-mêmes selon leurs lois et leurs traditions. "

Politis, qui était Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement grec

dirigé par le Premier Ministre Venizelos :

"Les droits et les intérêts des Grecs vivant en Turquie ne peuvent être mieux protégés par personne que par les Turcs:"

J. W. Arnold:

" Il est historiquement indéniable que les armées turques ne se sont jamais immiscées dans les affaires religieuses et culturelles des pays qu'elles avaient conquis."

Bronsart, général allemand:

"Sauf contrainte contre leur nature, les Turcs sont le peuple le plus tolérant du monde à l'égard des religions autres que la leur"

Même lorsque Napoléon Bonaparte chercha à soulever les Arméniens catholiques de Palestine et de Syrie pour appuyer son invasion de 1798 -1799, son ambassadeur à Istanbul, le général Sébastiani, lui répliqua: "Cela est impossible tant les Arméniens sont satisfaits de leur vie ici."

QUESTION 4: LES TURCS ONT-ILS VRAIMENT TENTE DE MASSACRER LES ARMENIENS A PARTIR DE 1890 ?

On fait généralement remonter ce qu'on appelle "Le problème arménien" à la seconde moitié du XIXe siècle. On peut aisément voir dans la guerre russo-turque (1877 -1878) et le congrès de Berlin (1878) qui y met fin, le moment où cette question devient un problème européen. Mais pour en découvrir la véritable origine, il faut en fait remonter aux activités des Russes en Orient à partir de 1820. La Russie tsariste se lança alors dans une grande politique d'expansion à travers l'Asie centrale et fut ainsi amenée à renverser des Khanats turcs importants dans l'élan qui l'emportait vers les frontières de la Chine et l'Océan Pacifique. A la même époque, les ambitions impérialistes russes se tournèrent vers le Sud où les tsars cherchaient à s'assurer le contrôle de territoires ottomans pour ouvrir à leur Empire continental un accès à la Méditerranée et aux autres mers "chaudes". Un élément essentiel à la réalisation de cette ambition fut pour les Russes d'ébranler de l'intérieur la puissance ottomane en encourageant les ambitions nationalistes des populations chrétiennes gouvernées par le sultan et plus particulièrement de celles avec lesquelles elle partageait un héritage religieux orthodoxe commun, i.e. les Grecs et les Slaves dans les Balkans et les Arméniens. Alors que des agents russes entretenaient les feux de la révolution grecque et provoquaient l'éveil du panslavisme en Serbie et en Bulgarie, d'autres travaillaient dans le Caucase à établir l'influence russe sur le Catholicos de l'Eglise arménienne grégorienne d'Etchmiadzine avec laquelle la plupart des Ottomans grégoriens entretenaient des liens sentimentaux très forts. En s'appuyant sur sa jalousie à l'égard du Patriarche d'Istanbul, les Russes obtinrent l'appui du Catholicos au point qu'il dirigea en personne une force de 60.000 Arméniens qui vint en aide à l'armée russe opposée à l'Iran dans le Caucase (1827 -1828). A cette occasion, les Russes annexèrent la presque totalité des territoires iraniens dans cette région, y compris ceux où vivaient les Arméniens. Cette présence le long des frontières de l'Anatolie orientale, combinée à l'appui du Catholicos, permit aux Russes d'accroître leur influence sur les Arméniens de l'Empire ottoman, d'autant plus que, finissant par céder à des pressions russes à Istanbul, le Patriarche ajouta en 1844 le nom du Catholicos à ses prières quotidiennes, accordant ainsi à ce dernier un ascendant supplémentaire. La plupart des Arméniens ottomans étaient cependant trop satisfaits de leur sort pour être sérieusement affectés par la propagande russe, mais ceux qui le furent émigrèrent en Arménie russe pour se joindre aux attaques dirigées contre la puissance et la stabilité ottomanes. Les terres qu'ils abandonnèrent alors furent redistribuées aux réfugiés musulmans qui se repliaient en masse sur l'Empire, fuyant les persécutions en Russie et en Europe orientale. Ce fut là l'origine de sérieux conflits de propriété lorsque beaucoup de ces émigrants, ou leurs descendants, mécontents de la vie en Russie, cherchèrent à se rétablir dans l'Empire Ottoman au cours des vingt dernières années du XIXe siècle.

Les Russes ne furent pas les seuls à vouloir protéger les chrétiens ottomans. L'Angleterre et la France patronnèrent des activités missionnaires qui aboutirent à la conversion, respectivement au protestantisme et au catholicisme, de nombreux Arméniens et à la création en 1830 de l'Eglise arménienne catholique à Istanbul, puis de l'Eglise réformée en 1847. Cependant, ces faits nouveaux sont sans lien direct avec le développement du "problème arménien" si ce n'est comme indices du mécontentement qui allait croissant à l'intérieur de l'église grégorienne, mécontentement dont les Russes essayaient de tirer profit.

D'un autre côte, la Charte ottomane de 1856 joua un rôle capital. Tout en préservant l'existence des différentes communautés et des Eglises et institutions qu'elles entretenaient, le gouvernement ottoman accordait dès lors l'égalité des droits et obligations à tous ses sujets, quelle que fût leur religion, cherchant en même temps à éliminer tous les privilèges spéciaux ou distinctions basées sur les croyances, et demandait aux communautés de réviser leurs propres législations dans cette perspective. En ce qui concerne plus particulièrement les Arméniens, cette décision aboutit au "Code de la communauté arménienne", rédigé par le Patriarche et mis en application par le gouvernement ottoman le 29 mars 1862. D'une importance particulière, ce nouveau règlement plaçait la communauté arménienne sous l'autorité d'un Conseil de 140 membres, tous arméniens, dont 20 prêtres du patriarcat d'Istanbul, 80 représentants laïques provenant d'Istanbul et 40 membres provenant des provinces. La Charte de 1856 éveilla l'intérêt de l'Angleterre et de la France pour les Arméniens et, du même coup, accrût celui des Russes pour ce même groupe ethnique. Cette attention devait plus aux intérêts impérialistes de ces nations qu'à une affection spéciale pour les Arméniens. En vue d'ébranler et de détruire l'Etat ottoman, la Russie essaya dès lors d'obtenir le concours des Arméniens en leur promettant de créer en Anatolie orientale une " Grande Arménie" qui devait comprendre plus de territoires entre la Mer Noire et la Méditerranée que les Arméniens n'en avaient jamais occupés dans toute leur histoire.

C'est dans ce contexte que la guerre russo-turque (1877-1878) éveilla les rêves d'indépendance des Arméniens grâce à l'aide et aux conseils prodigués par les Russes. Vers la fin de la guerre, le Patriarche arménien d'Istanbul, Nerses Varjabedian prit contact avec le tsar par l'intermédiaire du Catholicos d'Etchmiadzine et lui demanda de ne pas rendre aux Ottomans "les territoires d'Arménie orientale" occupés par les forces russes. Immédiatement après la guerre, il se rendit dans le camp russe à San Stéfano, aux abords immédiats d'Istanbul, et dans ,un entretien avec le commandant-en-chef, le Grand-duc Nicholas, lui suggéra d'annexer à la Russie la totalité de l'Anatolie orientale et d'y créer un Etat arménien autonome jouissant d'un régime très proche de celui déjà accordé à la Bulgarie. Au cas où cela se révélerait impossible et où il faudrait rendre aux Ottomans les territoires en question, il demandait que les troupes russes fussent maintenues sur place jusqu'à l'introduction de mesures favorables aux Arméniens dans l'organisation et la législation de ces provinces(7). Les Russes donnèrent leur aval à cette dernière proposition qui fut incluse dans le traité de San Stéfano (art. 16). De plus, tandis que les négociations étaient encore en cours, les officiers arméniens de l'armée russe se dépensaient sans compter pour fomenter le mécontentement chez les Ottomans arméniens, les encourageant à agir pour obtenir "le même genre d'indépendance acquise par les chrétiens des Balkans." Ce message eut une influence considérable sur les Arméniens de l'Anatolie orientale même longtemps après le retrait des forces russes.

Cependant le traité de San Stéfano ne constitua pas le point final de la guerre russo-turque. La Grande-Bretagne craignait à juste titre que les clauses relatives à la création d'une "Grande Arménie" dans l'Est ne fussent la base d'une hégémonie russe, non seulement dans ces régions mais aussi dans l'Empire ottoman tout entier. Bien plus, de la "Grande Arménie", cette hégémonie risquait de s'étendre jusqu'au Golfe Persique et à l'Océan Indien où les Russes pourraient aisément menacer les possessions britanniques aux Indes. En échange de la signature d'un accord avec les Ottomans, autorisant les Britanniques à occuper l'île de Chypre pour leur permettre de contrer d'éventuelles menaces russes sur l'Anatolie orientale, la Grande Bretagne accepta de faire usage de son influence en Europe pour remettre en question les dispositions de San Stéfano. C'est dans ce but que fut organisé le Congrès de Berlin. Il eut pour résultat d'obliger la Russie à évacuer toute l'Anatolie orientale à l'exception des régions de Kars, Ardahan et Batoum, tandis que les Ottomans s'engageaient à introduire des "réformes" sous la garantie des cinq Puissances européennes signataires dans les provinces de l'Est où les Arméniens vivaient. C'est à partir de cette époque que l'Angleterre en vint à considérer le "problème arménien" comme son domaine réservé et à intervenir régulièrement pour s'assurer d'une solution conforme à ses propres vues.

Une délégation envoyée par le Patriarcat d'Istanbul assista au Congrès de Berlin mais elle ressentit une telle déconvenue devant le traité final et devant le rejet de ses propres propositions par les Puissances qu'elle regagna Istanbul avec le sentiment que "rien ne serait résolu sans recours à la lutte et à la révolution."(8). La Russie, de son côté, quittait le Congrès sans avoir atteint ses objectifs principaux et contrainte de laisser la Grèce et la Bulgarie sous l'influence britannique. Avec une vigueur accrue, elle renouvela donc ses efforts pour obtenir le contrôle de l'Anatolie orientale en s'appuyant une fois de plus sur les Arméniens. Mais elle se heurtait désormais aux Britanniques qui cherchaient eux aussi à influencer les Arméniens et à les utiliser en jouant sur leurs ambitions nationales, encore qu'à ce point de vue, selon l'écrivain français René Pinon connu en fait pour ses opinions pro-arméniennes : "L'Arménie entre les mains des Britanniques deviendrait un bastion avancé s'opposant à l'expansion russe." Quelle que fut l'influence, les Arméniens étaient en fait devenus des pions que les ambitions impérialistes manœuvraient aux dépens des Ottomans.

C'était le Premier ministre Benjamin Disraeli et les Conservateurs qui avaient défendu l'intégrité de l'Empire ottoman contre l'expansionnisme russe au Congrès de Berlin. Mais avec la venue au pouvoir de William E. Gladstone et des Libéraux en 1880, la politique britannique se modifia du tout au tout, visant toujours à protéger les intérêts britanniques mais cette fois en démembrant l'Empire ottoman et en créant à sa place de petits Etats amis dont l'Arménie. Conformément à cette politique, la presse britannique fut encouragée à ne mentionner l'Anatolie orientale que sous le nom d'Arménie; des consulats britanniques furent ouverts dans toute la région pour permettre des contacts plus soutenus avec la population chrétienne locale, on augmenta le nombre de missionnaires protestants envoyés à l'Est; on mit sur pied un Comité d'Amitié anglo-arménienne pour influencer l'opinion publique en faveur de cette nouvelle orientation. La façon dont la Russie et la Grande-Bretagne manipulèrent les Arméniens à leur propre avantage est fort bien illustrée par de nombreux textes arméniens ou étrangers dont nous ne citerons que quelques exemples. L'ambassadeur français à Istanbul, Paul,Cambon, informait ainsi le Quai d'Orsay en 1894: "Gladstone organise les Arméniens mécontents, leur inculque le sens de la discipline et leur promet de l'aide,- il en envoie plusieurs à Londres dans le cadre du comité de propagande." Edgar Granville, quant à lui, disait: "Il n y avait pas de mouvement arménien dans les territoires ottomans avant l'intervention des Russes. Des innocents vont souffrir à cause de ce rêve d'une Grande Arménie sous la protection du tsar" et "Les mouvements arméniens entendent rattacher l'Anatolie orientale à la Russie. " L'écrivain arménien Kaprielian déclarait fièrement dans son livre La Crise arménienne et La Renaissance: "nous devons les promesses et les inspirations révolutionnaires à la Russie." Le journal dachnak Hairenik affirmait dans son numéro du 28 juin 1918 que "l'éveil d'un état d'esprit révolutionnaire chez les Arméniens turcs résultait des stimulations russes." Le Patriarche arménien Khoren Achikian écrivait dans son Histoire de l'Arménie: "Les missionnaires protestants dispersés en grand nombre un peu partout à travers la Turquie faisaient de la propagande pour l'Angleterre et encourageaient les Arméniens à demander l'autonomie sous protection britannique. Les écoles qu'ils fondèrent furent les couveuses de leurs plans secrets." Et le chef religieux Hrant Vartabed écrivait:

"L'établissement en territoire ottoman de communautés protestantes protégées par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis montre que ces nations n'eurent pas peur d'exploiter jusqu'aux sentiments les plus sacrés de l'Occident, les sentiments religieux, en quête de civilisation", ajoutant que le Catholicos d'Etchmiadzine Kevork V n'était qu'un instrument de la Russie et qu'il trahissait les Arméniens d'Anatolie.(9)

Conformément à ces orientations, à partir de 1880, un certain nombre de sociétés révolutionnaires arméniennes furent créées en Anatolie de l'Est, entre autres la Croix noire et la Société Armenekan à Van et les Gardes nationaux à Erzurum. Cependant, ces sociétés n'eurent guère d'influence à l'intérieur du pays étant donné que les Arméniens vivaient encore dans la paix et la prospérité et n'avaient pas de griefs véritables à l'encontre de l'administration ottomane. Avec le temps, donc, elles perdirent leur vitalité et cessèrent pratiquement de fonctionner. Les nationalistes décidèrent en conséquence de déplacer le centre de leurs organisations à l'extérieur de l'Empire: le comité Hintchak vit le jour à Genève en 1887 et le comité Dachnak à Tiflis en 1890. Tous deux déclaraient que leur but fondamental était de "libérer l'Anatolie orientale et les Arméniens du joug ottoman."

Louise Nalbandian, universitaire arménienne bien connue dont les travaux s'inscrivent dans le cadre de la propagande arménienne, expose ainsi le programme Hintchak:

"L'agitation et la terreur étaient nécessaires pour exalter l'esprit du peuple. II fallait aussi exciter la population contre ses ennemis et mettre à profit les représailles de ces derniers. La terreur devait servir à la fois à protéger le peuple et à le gagner au programme Hintchak. Le but du parti était de terroriser le gouvernement ottoman afin d'abaisser le prestige du régime et de hâter sa désintégration. Le gouvernement ne devait d'ailleurs pas être la seule cible de cette tactique: les Hintchaks voulaient aussi se débarrasser des individus les plus dangereux, Turcs ou Arméniens, qui servaient le gouvernement et liquider tous les espions ou mouchards. Afin de les y aider, le parti décidait d'organiser une branche spéciale exclusivement consacrée aux menées terroristes. Le moment le plus opportun pour déclencher le soulèvement général qui verrait la réalisation des objectifs immédiats devait être le moment où la Turquie serait engagée dans la guerre. " (10)

De son côté, K. S. Papazian écrit au sujet de la société Dachnak:

"Le but de la Fédération révolutionnaire arménienne (Dachnak) est d'instituer la liberté politique et économique de l'Arménie turque par l'insurrection ... le terrorisme a été adopté dès les premières heures, comme une politique ou une méthode susceptible d'amener la réalisation des buts fixés. Dans le programme adopté en 1892, nous lisons ce qui suit sous le titre "Moyens": La Fédération révolutionnaire arménienne organise des groupes révolutionnaires afin d'atteindre ses objectifs par l'insurrection ... La méthode no 8 est définie ainsi: Mener la guerre, terroriser les personnalités gouvernementales et les traîtres .. et, la méthode no 11: Détruire et piller les institutions gouvernementales. "(11)

Un des fondateurs et idéologues du parti Dachnak, le Dr. Jean Loris-Mélikoff, écrivait:

"La vérité, c'est que le parti (le comité Dachnak) était dirigé par une oligarchie qui faisait passer ses intérêts particuliers avant les intérêts du peuple et de la nation ... Les Dachnaks firent des collectes auprès des bourgeois et des grands commerçants,- quand ces ressources furent épuisées, ils eurent finalement recours au terrorisme, suivant en cela, le précepte des révolutionnaires russes selon lequel la fin justifie les moyens. "(12)

La même politique était décrite par l'idéologue Dachnak, Varandian dans son ouvrage History of the Dashnagtzoutune (Paris, 1932).

Les auteurs arméniens ont donc reconnu de leur propre chef que le but de leurs sociétés révolutionnaires était de fomenter un soulèvement général, et ce, en utilisant la terreur. Elles ne tardèrent pas à mettre à exécution ce programme et provoquèrent plusieurs émeutes en peu de temps, les partisans Hintchaks prenant l'initiative, suivis par les Dachnaks, mais l'action étant à chaque fois conçue et organisée à l'extérieur avant d'être perpétrée à l'intérieur des frontières ottomanes.

Le premier soulèvement eut lieu à Erzurum en 1890. Il fut suivi la même année par les émeutes de Koumkapi à Istanbul, puis par celles de Kayseri, Yozgat, Çorum et Merzifon en 1892 -1893, de Sassoun en 1894, par la révolte de Zeytoun et le coup de main sur la Sublime Porte en 1895, la révolte de Van et l'occupation de la Banque ottomane à Istanbul en 1896, la seconde émeute de Sassoun en 1903, la tentative d'assassinat du sultan Abdulhamid Il en 1905, et la révolte d'Adana en 1909. Les sociétés révolutionnaires arméniennes basées en Europe et en Amérique décrirent toutes ces révoltes et émeutes comme des massacres d'Arméniens par des Turcs et ce genre de propagande provoqua une émotion considérable dans les populations chrétiennes. Les missionnaires et les autorités consulaires représentant les Puissances en Anatolie jouèrent un rôle capital dans la diffusion de cette propagande à travers la presse, servant ainsi les intentions des gouvernements occidentaux qui désiraient monter l'opinion publique contre les musulmans et les Turcs afin de pouvoir démembrer plus facilement l'Empire ottoman.

Il y eut cependant beaucoup de représentants diplomatiques et consulaires qui rapportèrent honnêtement ce qui se passait vraiment, à savoir que ces révoltes, ces massacres, ces tueries étaient le fait des sociétés révolutionnaires arméniennes qui espéraient bénéficier d'une intervention européenne.

En 1876, l'ambassadeur britannique à Istanbul rapporte des propos que le Patriarche arménien lui a tenus:

"Si une révolution est nécessaire pour attirer l'attention de l'Europe et provoquer son intervention, il n'est pas difficile d'en déclencher une."(13)

Le 28 mars 1894, l'ambassadeur britannique, Currie, informait le Foreign Office:

"Le but des révolutionnaires arméniens est de fomenter des émeutes, d'amener d'abord les Ottomans à réagir à leur violence et de pousser ensuite les puissances étrangères à intervenir."(14)

Le 28 janvier 1895, le consul britannique à Erzurum, Graves, écrivait dans un rapport à son ambassade à Istanbul:

"Les buts des comités révolutionnaires sont de susciter le mécontentement général et d'obliger le gouvernement turc et la population à des réactions violentes, qui attireraient l'attention des nations étrangères sur les souffrances fictives des Arméniens et les pousseraient à intervenir pour remédier à la situation. "(15)

A la question de Sydney Whitman, reporter du New York Herald, "Si les révolutionnaires arméniens n'étaient pas intervenus dans ce pays, s'ils n'avaient pas provoqué de révoltes, ces affrontements auraient-ils lieu ", c'est encore Graves qui répondit:

"Bien sûr que non. Je ne pense pas qu'un seul Arménien aurait été tué." (16)

Le vice-consul britannique en poste à Van écrivait le 4 mars 1896:

"Les Dachnaks et les Hintchaks ont terrorisé leurs propres compatriotes, ils ont exaspéré les populations musulmanes par des vols et des actions insensées; ils ont paralysé tous les efforts pour mettre en oeuvre des réformes; tous les événements en Anatolie ont pour cause les crimes commis par les comités révolutionnaires arméniens. "(17)

Le consul général britannique à Adana, Doughty Wily, écrivait en 1909:

"Les Arménien recherchent une intervention étrangère. "(18)

tandis que le consul - général russe à Bitlis et à Van, le général Mayewski, rapportait en 1912:

"En 1895 et 1896, les comités révolutionnaires arméniens ont créé une telle suspicion entre les populations locales et les Arméniens qu'il est devenu impossible d'appliquer la moindre réforme dans ces régions. Les prêtres arméniens, au lieu de s'attacher à l'éducation religieuse, ont préféré répandre des idées nationalistes en les affichant sur les murs des monastères et, au lieu de remplir leurs tâches religieuses, ont soulevé les chrétiens contre les musulmans. Les révoltes qui eurent lieu en 1895 et 1896 dans plusieurs provinces turques ne furent provoquées ni par quelque pauvreté extrême des villageois arméniens, ni par des attaques musulmanes. En fait, ces villageois étaient considérablement plus riches et plus prospères que leurs voisins turcs. Ces révoltes survinrent pour trois raisons:

1. La maturité politique croissante des Arméniens.

2. La diffusion des idées de libération, de nationalisme et d'indépendance dans la

population.

3. L'appui apporté par les gouvernements occidentaux à ces idées qu'encourageaient par ailleurs les prêtres. " (19)

Dans un autre rapport, Mayewski écrivait en décembre 1912:

"La société révolutionnaire Dachnak s'efforce de faire naître une situation où musulmans et Arméniens s'entre-tueront, permettant ainsi aux Russes d'intervenir. "(20)

Enfin, l'idéologue Dachnak, Varandian admet que son parti "voulait entraîner une intervention européenne"(21) tandis que Papazian affirme que "le but de ces émeutes était de s'assurer que les puissances européennes interviendraient dans les affaires intérieures ottomanes."(22)

Lors de chacune des révoltes armées, les comités révolutionnaires arméniens ont toujours proclamé qu'une intervention européenne était imminente. Certains membres des comités en étaient même persuadés. Lors de l'occupation de la Banque ottomane à Istanbul, le terroriste arménien Armen Aknomi se suicida après avoir effectivement attendu en vain l'arrivée de la flotte britannique. On voit donc qu'à l'origine des émeutes, il n'y a ni pauvreté, ni oppression, ni désir de réforme, mais plutôt une volonté conjointe de la part des comités révolutionnaires arméniens et de l'Eglise arménienne, en connivence avec les puissances occidentales et la Russie, pour créer une situation favorable au démembrement de l'Empire ottoman.

En réponse à ces révoltes, les Ottomans réagirent comme les autres Etats en pareilles circonstances: ils envoyèrent des troupes contre les rebelles pour rétablir l'ordre et, la plupart du temps, y parvinrent rapidement car seule une minorité de la population arménienne appuyait ou aidait les insurgés et les sociétés révolutionnaires. Cependant en Europe, la presse et le public, que les récits diffusés par les missionnaires et les sociétés révolutionnaires avaient profondément émus, considéraient ces opérations de maintien de l'ordre comme autant de massacres de chrétiens, négligeant les milliers de musulmans sacrifiés et ne tenant compte de façon quasi - automatique, que des doléances des populations chrétiennes. Très souvent, les nations européennes intervinrent non seulement pour empêcher les Ottomans de rétablir l'ordre mais pour obtenir la libération de plusieurs terroristes capturés, en particulier de ceux qui avaient été impliqués dans le soulèvement de Zeytoun, l'occupation de la Banque ottomane et l'attentat contre le sultan Abdulhamid. Si la plupart d'entre eux furent expulsés de l'Empire ottoman grâce à l'entremise de leurs protecteurs européens, ils ne tardèrent pas à s'y réintroduire après s'être procuré de faux passeports et documents pour y reprendre leurs activités terroristes. Quelles que pussent être les prétentions des sociétés révolutionnaires arméniennes et les ambitions des puissances impérialistes de l'Europe, il y avait un fait essentiel qui ne pouvait être négligé. Les Arméniens ne constituaient qu'une infime minorité de la population des territoires revendiqués en leur nom, à savoir les six provinces de l'Est censées représenter "l'Arménie historique" (Erzurum, Bitlis, Van, Elazig, Diyarbakir et Sivas), les deux provinces baptisées pour la circonstance "Cilicie arménienne" (Alep et Adana) et enfin la région de Trabzon qui fut réclamée ultérieurement pour assurer un débouché sur la Mer Noire. Même le Livre Jaune français, qui de tous les ouvrages de référence occidentaux, faisait la part la plus belle aux Arméniens, ne leur accordait qu'une minorité démographique, pour appréciable qu'elle fût:

Population Population Arménienne Pourcentage de la

Totale Grégorienne Population Arménienne

Erzurum 645.702 134.967 20.90

Bitlis 398.625 131.390 32.96

Van 430.000 80.798 18.79

Elazig 578.814 69.718 12.04

Diyarbakir 471.462 79.129 16.78

Sivas 1.086.015 170.433 15.68

Adana 403.539 97.450 24.14

Alep 995.758 37.999 3.81

Trabzon 1.047.700 47.200 4.50

Ainsi, même dans l'hypothèse la plus favorable, les Arméniens ne représentaient qu'un tiers de la population de ces régions. Selon l'Encyclopedia Britannica de 1910, les Arméniens ne formaient que 15 % de la population totale de ces territoires, ce qui rendait fort improbable toute indépendance, sans l'aide étrangère massive qui eût été nécessaire pour refouler les majorités turques et les remplacer par des immigrants arméniens.

La Russie n'utilisait en fait les Arméniens qu'à ses propres fins. Elle n'avait pas vraiment l'intention d'édifier un Etat indépendant arménien, que ce fût à l'intérieur de ses frontières ou même sur le territoire ottoman. A peine les Russes eurent ils occupé le Caucase qu'ils adoptèrent d'ailleurs une politique de russification des Arméniens tout en prenant le contrôle de l'Eglise grégorienne arménienne dans leur propre pays. En vertu de la loi de Polijenia (1836), les pouvoirs et les tâches du Catholicos d'Etchmiadzine furent limités et sa nomination confiée au tsar. En 1882, tous les journaux et toutes les écoles de langue arménienne de l'Empire russe furent fermés et, en 1903, l'Etat prit le contrôle direct de toutes les ressources financières de l'Eglise arménienne ainsi que des établissements et des écoles. A la même époque, le ministre russe des Affaires étrangères, Lobanov-Rostowsky, lançait son fameux slogan "Une Arménie sans Arméniens", slogan qui, ces dernières années, a été délibérément attribué à l'administration ottomane par certains propagandistes et auteurs arméniens. Quelles qu'aient pu en être les raisons, l'oppression des Arméniens par les Russes fut draconienne. L'historien Vartanian estime dans son Histoire du mouvement arménien que "l'Arménie ottomane, en comparaison avec l'Arménie des tsars, jouissait d'une entière liberté dans ses traditions, sa religion, sa culture et sa langue". Edgar Granville écrit de son côté : "I'Empire ottoman était le seul abri des Arméniens contre l'oppression russe".

Que la manipulation des Arméniens par les Russes ait eu pour but d'annexer l'Anatolie orientale et non de créer une Arménie indépendante est amplement démontré par ce qui se passa pendant la Première guerre mondiale. Dans les accords secrets passés entre les puissances de l'Entente pour partager l'Empire ottoman, le territoire que les Russes avaient promis aux candidats à l'autonomie et à l'indépendance fut purement et simplement divisé entré la Russie et la France, sans même que les Arméniens fussent mentionnés, et le tsar répondit simplement aux protestations du Catholicos d'Etchmiadzine que la Russie n'avait pas de problème arménien.

"La Russie tsariste n'a jamais envisagé de patronner l'autonomie arménienne. C'est pourquoi on ne peut considérer les Arméniens qui travaillaient dans ce cadre que comme des agents du tsar qui travaillaient en réalité à rattacher l'Anatolie orientale à la Russie."

Telle est la conclusion que tire l'écrivain arménien Borian. Pendant toutes ces années, les Russes ont donc trompé les Arméniens et ceux-ci n'en ont rien tiré que des songes creux.

QUESTION 5:QU'EST CE QUE L'ON ENTEND PAR LE TERME "GENOCIDE" ?

Ce terme se réfère à un crime bien défini, dont la définition est donnée par une convention internationale élaborée après la deuxième guerre mondiale : la "Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide", approuvée par l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution du 9 décembre 1948 et entrée en vigueur le 11 janvier 1951. La Turquie a signé et ratifié cette convention.

Dans ladite convention, la définition du crime de génocide comporte trois éléments : Il faut d'abord qu'il y ait un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Il faut ensuite que ce groupe soit soumis à certains actes, énumérés dans la convention et allant du "meurtre des membres du groupe" jusqu'au "transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe", en passant par "la soumission du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique". Mais c'est le troisième élément qui est le plus important : Il faut qu'il y ait "une intention de détruire en tout ou en partie" le groupe en question.

Cette expression - clé sert à distinguer le génocide des autres "homicides" qui sont les conséquences d'autres intentions comme celles relatives aux guerres, aux émeutes, etc. L'homicide devient génocide quand l'intention ouverte ou latente de destruction humaine vise les membres d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux parce qu'ils sont les membres de ce groupe. Le concept de nombre ne devient significatif que s'il peut être pris comme une indication de ce qu'une telle intention est dirigée contre le groupe. C'est pourquoi, comme disait Sartre quand il parlait de génocide à l'occasion du Tribunal Russell sur la guerre du Vietnam, il faut étudier les faits objectivement pour prouver si cette intention existe, même de manière implicite.(23)

QUESTION 6: LES TURCS ONT-ILS VOULU ET ENTREPRIS UN MASSACRE UN MASSACRE SYSTEMATIQUE DES ARMENIENS EN 1915?

L'entrée des Ottomans dans la première guerre mondiale le ler novembre 1914, aux côtés des Allemands et des Austro-hongrois contre les nations de l'Entente, fut considérée par les Arméniens, comme l'occasion tant attendue. Louise Nalbandian écrit que "les comités révolutionnaires arméniens estimaient que le moment le plus opportun pour déclencher le soulèvement général et atteindre leurs objectifs était le moment ou l'Etat ottoman serait engagé dans la guerre"(24) et par conséquent, serait moins en mesure de résister à une agression intérieure.

Avant le début de la guerre, dès août 1914, les dirigeants ottomans rencontrèrent les Dachnaks à Erzurum dans l'espoir d'obtenir leur appui à l'effort national en cas de conflit. Les Dachnaks leur promirent que dans une telle situation, ils accompliraient loyalement leur devoir dans l'armée ottomane. Cependant, ils honorèrent d'autant moins cette promesse, qu'avant cette réunion un Congrès Dachnak tenu en secret à Erzurum en juin 1914, avait déjà pris la décision de passer au soulèvement général en faveur de la guerre prochaine(25). Les Arméniens russes, enrôlés dans les armées du tsar, se préparèrent à une attaque contre les Ottomans dès le début du conflit. Le Catholicos d'Etchmiadzine assura le gouverneur général russe du Caucase, Vranzof Dachkof, que "si les Russes forçaient les Ottomans à accorder des réformes aux Arméniens, en retour, tous les Arméniens russes appuieraient sans restrictions l'effort de guerre de la nation russe."(26). A la suite de quoi, le Catholicos fut reçu à Tiflis par le tsar, rencontre où il fut dit que "la libération des Arméniens d'Anatolie amènerait la fondation d'une Arménie autonome, sans aucun lien de vassalité avec la Turquie, et dont l'existence serait garantie par la protection de la Russie."(27). Naturellement, les Russes envisageaient en fait l'annexion de l'Anatolie orientale, mais se gardèrent bien d'en souffler un mot au Catholicos.

Dès que la Russie eut déclaré la guerre à l'Etat Ottoman, la société Dachnak déclara par la voie de son organe officiel Horizon:

"Les Arméniens se sont placés aux côtés des Etats de l'entente sans la moindre hésitation. Ils ont placé toutes leurs forces à la disposition de la Russie et ils forment actuellement des bataillons de volontaires."(28)

Le comité Dachnak fit également passer l'ordre suivant à toutes ses cellules qui se tenaient prêtes à la révolte dans l'Empire ottoman: s cellules qui se

"Dès que les Russes auront franchi la frontière et que les armées ottomanes auront entamé la retraite, vous devrez vous soulever partout. Ainsi, les armées ottomanes seront-elles prises entre deux feux. Si, par contre, elles avancent sur l'armée russe, les soldats arméniens devront déserter en emmenant leurs armes, se regrouper en unités irrégulières et se joindre aux Russes. "(29)

Quant au comité Hintchak, il donna les instructions suivantes à ses membres vivant en territoire ottoman:

"Le comité Hintchak aidera les Etats de l'entente par tous les moyens. En qualité d'allié, et plus particulièrement de la Russie, il consacrera toutes ses forces à la lutte pour la victoire en Arménie, Cilicie, Azerbaidjan et au Caucase. "(30)

Même le député arménien de Van au Parlement ottoman, Papazian, se révéla bientôt être un des chefs de la résistance contre les Ottomans et publia une proclamation selon laquelle:

"Les régiments de volontaires arméniens au Caucase devront se tenir prêts au combat, servir d'unités d'avant-garde aux armées russes afin de les aider à saisir les positions clés dans les régions où vivent les Arméniens, et au fur et à mesure de leur progression en Anatolie, se joindre aux unités arméniennes locales. "(31)

Lorsque les troupes russes entrèrent sur le territoire ottoman et avancèrent en Anatolie orientale, elles furent guidées par des unités composées de volontaires arméniens d'origine russe ou ottomane, auxquelles se joignirent les déserteurs arméniens de l'armée turque. Plusieurs de ces derniers préférèrent se regrouper en unités de guérilla, utilisant les armes et les munitions qui, pendant des années, étaient restées cachées dans les écoles et les églises des missions, pour effectuer des coups de main sur les dépôts d'approvisionnement turcs, augmentant ainsi leurs propres stocks d'armes et en privant les armées ottomanes qui faisaient mouvement sur l'invasion massive des Russes. Dans les quelques mois qui suivirent le début de la guerre, ces unités travaillant en coordination étroite avec les Russes, menèrent des attaques sauvages contre le villes et les villages de l'Est, massacrant sans pitié leurs habitants, et se livrèrent à des actes de sabotage afin d'affaiblir la capacité de combat des Turcs et faciliter l'avance russe, détruisant routes et ponts, pillant les caravanes, etc. Les atrocités commises par les volontaires arméniens furent si graves que le commandement russe lui-même se sentit contraint de les retirer du front et de les affecter à des missions de surveillance à l'arrière-garde. Nombreux sont les officiers russes ayant servi dans l'Est à cette époque qui ont laissé des mémoires relatant abondamment les atrocités révoltantes commises par ces unités qui se conduisaient de façon extrêmement barbare, même, si on tient compte des normes relativement primitives qui régissaient la guerre dans ces régions.(32)

Les Turcs et les autres musulmans ne furent pas les seules victimes de ces atrocités. Les rebelles arméniens n'avaient guère apprécié l'attitude des Grecs et des Juifs, peu enclins à appuyer leurs programmes révolutionnaires. Aussi massacrèrent-ils des milliers de Grecs à Trabzon et dans les environs tandis que dans la région d'Hakkari ce furent les Juifs qu'ils rassemblèrent et liquidèrent(33). Le but de ces atrocités était simple: ne laisser que des Arméniens dans les territoires qu'ils revendiquaient pour leur nouvel Etat. Tous les autres furent donc massacrés, ou ne durent la vie qu'à la fuite, pour laisser une population arménienne majoritaire en prévision des discussions de paix.

Les premières unités arméniennes à traverser la frontière en compagnie des envahisseurs russes étaient commandées par l'ex-député d'Erzurum au Parlement ottoman, Karékine Pasdermadjian, qui avait adopté le nom de guerre Armen Garo. Un autre ex-parlementaire ottoman, Hamparsoum Boyadjian, surnommé "Mourad", était à la tête des unités de guérilla qui mirent à sac les villages turcs, ordonnant expressément "de tuer aussi les enfants turcs car ils représentent un danger pour la nation arménienne". Un autre ex-député, Papazian, dirigea les troupes de rebelles qui ravagèrent les régions de Van, Bitlis et Mus.

En mars 1915, les forces russes firent mouvement sur Van. Immédiatement, le 11 avril 1915, les Arméniens de Van se soulevèrent et massacrèrent tous les Turcs de la région pour en faciliter la conquête par les Russes. Il n'est donc pas étonnant de voir le tsar Nicolas Il envoyer un télégramme de remerciements au comité révolutionnaire arménien de Van, le 21 avril 1915, lui exprimant "sa gratitude pour les services rendus à la Russie. " Le Journal arménien Gotchnak, publié aux Etats-Unis annonça également avec fierté le 24 mai 1915 "Il ne reste plus que 1500 Turcs à Van", le reste ayant été exterminé.

Le représentant Dachnak déclara au Congrès national arménien, tenu à Tiflis en février 1915, que "la Russie' avait fourni 242. 000 roubles avant même le début de la guerre pour armer et entraîner les Arméniens ottomans à la rébellion", ce qui montre bien que l'alliance russo arménienne avait préparé de longue main l'action visant à miner les efforts de guerre ottomans(34). Dans ces circonstances, où les Russes avançaient dans l'Est sur un large front, où les rebelles arméniens répandaient la mort et la destruction tout en attaquant les arrières des troupes ottomanes et la population civile sans défense, où les Alliés envahissaient aussi l'Empire sur un front qui s'étendait de l'Irak à la Galatie, la décision ottomane de déporter les Arméniens des zones de combat ne fut qu'une mesure d'autodéfense parfaitement raisonnable et entièrement légitime.

Même après la révolte et les massacres de Van, le gouvernement ottoman fit une dernière tentative pour rallier les Arméniens à la mobilisation générale des forces de la nation. Il convoqua à cet effet le Patriarche, des députés arméniens et d'autres délégués à une réunion et les avertit que des mesures sévères seraient prises si les Arméniens continuaient à massacrer les musulmans et à saboter les actions du gouvernement. Quand il devint évident que les attaques arméniennes n'avaient pas diminué, le gouvernement décida finalement d'agir. Le 24 avril 1915, les comités révolutionnaires arméniens furent interdits et 235 de leurs dirigeants furent arrêtés pour menées dirigées contre l'Etat. C'est la date de ces arrestations qui, ces dernières années, a fait l'objet, de la part des groupes nationalistes arméniens dispersés à travers le monde, de cérémonies commémoratives du "massacre" qui eut lieu alors si on devait les en croire. Mais, en fait, il n'y eut pas de massacre, ni à cette date, ni à toute autre date pendant la guerre. En dépit des graves dangers auxquels l'Empire devait faire face, on veilla très soigneusement à ce que les Arméniens fussent traités avec attention et avec humanité lors de leur déplacement, généralement vers la Syrie et la Palestine quand ils venaient d'Anatolie du Sud, vers l'Irak quand ils étaient du Nord. Le Conseil des ministres ottoman décida en particulier:

"Quand ces résidents arméniens des villes et villages susmentionnés qui doivent être déportés seront déplacés vers leurs nouveaux lieux de résidence et plus particulièrement en route, on veillera à leur bien-être, à la protection de leur vie et de leurs biens, il faudra prévoir, après leur arrivée, la prise en charge de leur nourriture par le Fonds pour les réfugiés jusqu'à leur installation définitive dans leurs nouveaux logements. On prévoira également la distribution de terrains et de biens en fonction de leur situation financière précédente et des besoins usuels; pour ceux d'entre eux auxquels une aide supplémentaire serait nécessaire, le gouvernement envisagera de bâtir des maisons, de fournir aux cultivateurs et aux artisans des semences, des outils et du matériel."(35)

Il spécifia par ailleurs:

"Ce décret vise spécifiquement à empêcher l'extension des comités révolutionnaires arméniens. Vous l'exécuterez donc de telle sorte qu'il ne puisse donner lieu à des massacres mutuels de musulmans et d'Arméniens."

" Vous prendrez toutes dispositions pour que des fonctionnaires spécialement désignés accompagnent les groupes d'arméniens lors du déplacement, et vous vous assurerez qu'ils reçoivent de la nourriture et tout ce dont ils auront besoin; les frais afférents seront imputés au budget prévu pour les émigrants."(36)

"La nourriture nécessaire aux émigrants pendant le voyage sera fournie jusqu'au lieu de destination .... pour les individus les plus pauvres grâce aux crédits prévus pour l'installation des émigrés. Les campements destinés aux personnes déplacées feront l'objet d'une surveillance régulière, il conviendra de veiller aux conditions de bien-être et de prendre les mesures nécessaires pour assurer l'ordre et la sécurité. Vous vous assurerez que les émigrants indigents reçoivent des rations alimentaires suffisantes et que leur santé soit contrôlée quotidiennement par un docteur ... Les malades, les pauvres, les femmes et les enfants utiliseront les transports ferroviaires, quant aux autres, ils voyageront à dos de mule, en charrette ou à pied selon leur endurance. Chaque convoi sera accompagné par un détachement de gardes, et les réserves de nourriture de chaque convoi seront placées sous surveillance jusqu'à l'arrivée à destination. Au cas où les émigrants seraient attaqués, soit au campement soit pendant le trajet, on devra mettre immédiatement en œuvre tous les moyens pour repousser toutes ces attaques... "(37)

Sur les quelques 700.000 Arméniens qui furent déplacés ainsi jusqu'au début de 1917, il y en eût certes qui perdirent leur vie. L'intensité des opérations militaires et des activités de guérilla qui régnait alors dans les régions traversées en fut partiellement cause; y contribuèrent également les règlements de compte que certaines tribus cherchèrent à exercer au passage des convois sur leurs territoires ainsi que l'insécurité générale. De plus, le déplacement des Arméniens survint à une époque où l'Empire souffrait à la fois de la famine et de nombreuses épidémies tout en endurant des pénuries sévères en carburant, nourriture, médicaments ou autres produits de première nécessité. Il ne faudrait pas oublier qu'à la même époque, une armée ottomane entière de 90.000 hommes fût anéantie dans l'Est en raisons de ces mêmes pénuries, ni que pendant les dernières années de la guerre, 3 à 4 millions de sujets ottomans de toutes religions moururent victimes de ces mêmes conditions que devaient subir les populations déportées. Comme tous les sujets ottomans, les Arméniens ont sans doute souffert pendant la guerre, mais il est tragique de voir avec quelle insensibilité les nationalistes arméniens veulent en attribuer la responsabilité à d'autres causes que les conditions anarchiques dont étaient victimes alors tous les sujets du sultan.

Telle est donc la réalité derrière les assertions mensongères qui déforment la vérité historique en utilisant des formules malveillantes comme "le premier génocide du XXe siècle", formules auxquelles les propagandistes arméniens et les groupes terroristes essayent de rendre une vie nouvelle afin de justifier ces mêmes tactiques, cette même terreur qui, au siècle dernier, a plongé l'Empire ottoman dans une horreur sans nom.

QUESTION 7: TALAT PACHA A-T-IL EXPEDIE DES TELEGRA.MMES SECRETS ORDONNANT DE PROCEDER A DES MASSACRES ?

Pour affirmer que les massacres faisaient partie d'une politique ottomane délibérée, les propagandistes arméniens doivent prouver qu'une décision ait jamais été prise en ce sens. Aussi ont-ils fait grand cas d'une liasse de télégrammes attribués à Talat Pacha et censés avoir été trouvés par les troupes britanniques sous le commandement du général Allenby, lors de la prise d'Alep en 1918. Ils auraient été découverts, disait-on, dans le bureau d'un fonctionnaire ottoman, Naim Bey, et seule la rapidité imprévue de l'avance britannique les aurait sauvés de la destruction. Des extraits de ces télégrammes furent publiés à Paris en 1920 par un écrivain arrnénien, Aram Andonian, (3 8) et ils furent présentés à Berlin, lors du jugement du terroriste arménien Tehlirian, responsable du meurtre de Talat Pacha. Le tribunal en accepta cinq comme authentiques, ce qui, selon les Arméniens, suffirait pour leur donner valeur légale et leur assurer un caractère de vérité indubitable.

En réalité, ces documents ont été entièrement fabriqués et ne peuvent donc soutenir les affirmations qu'ils avaient pour but d'étayer. Ils furent publiés par le Daily Telegraph de Londres en 1922, (39) qui en attribua alors l'origine à une découverte faite par les troupes d'Allenby. Mais lorsque le Foreign Office chercha à s'informer à ce sujet auprès du Ministère de la Guerre et auprès d'Allenby lui-même, on s'aperçut qu'il n'en était rien et qu'ils avaient été fabriqués par un groupe d'Arméniens à Paris. De plus, un examen des reproductions photographiques contenues dans l'ouvrage d'Andonian montre de toute évidence qu'ils ne ressemblent pas aux documents administratifs ottomans habituels ni par la forme, ni par l'écriture, ni par la phraséologie, et que ce sont donc des imitations assez grossières.

Lors de l'occupation d'Istanbul par les troupes de l'Entente, les Anglais et les Français arrêtèrent un certain nombre de personnalités politiques et militaires ottomanes et quelques intellectuels, tous accusés de crimes de guerre. Ils furent grandement aidés en cela par le parti Liberté et Entente, que le sultan avait chargé du pouvoir juste après la guerre et qui cherchait à tout prix à se débarrasser de son vieil adversaire politique, le Comité Union et Progrès, et de ses chefs. La plupart des prisonniers furent envoyés en détention à Malte mais les quatre dirigeants d'Union et Progrès qui avaient fui le pays juste avant l'occupation furent jugés et condamnés à mort par contumace à Istanbul. Trois autres personnalités furent condamnées à mort et exécutées mais on découvrit plus tard que les preuves sur lesquelles s'appuyait la condamnation étaient fausses.

Entre-temps, les Britanniques se mettaient en quête de preuves contre les détenus de Malte. Malgré la coopération sans faille du gouvernement Liberté et Entente, on ne trouva rien de compromettant dans les documents officiels ottomans. Des recherches similaires dans les archives britanniques ne donnèrent pas plus de résultats. En désespoir de cause, Le Foreign Office se tourna finalement vers les archives de Washington, mais dans sa réponse à Lord Curzon, le Chargé d'Affaires de l'Ambassade Britannique à Washington, R.C. Craigie, répondit:

"J'ai le regret d'informer son Excellence que nous n'avons rien trouvé qui pût servir de pièce à conviction contre les Turcs actuellement détenus à Malte .... aucun fait concret qui pût constituer une base suffisante pour une inculpation... Les dits rapports ne semblent pas, en tout cas, contenir d'informations préjudiciables à ces Turcs, ni d'informations utiles pour confirmer celles déjà en possession du gouvernement de sa Majesté... "(40)

Ne sachant quelle attitude adopter vis-à-vis de ces prisonniers, qui avaient déjà passé deux ans en captivité sans jugement et sans même avoir été officiellement inculpés, le Foreign Office demanda l'avis du Conseil de la magistrature à Londres qui émit l'avis suivant le 29 juillet 1921:

"Jusqu'à présent, aucun témoin n'a fait de déclaration susceptible de confirmer les accusations portées contre les prisonniers. II semble fort douteux qu'il puisse s'en trouver.."(41)

A cette époque, les documents publiés par Andonian étaient disponibles et pourtant, malgré leur besoin pressant de pièces à conviction, les Britanniques ne les utilisèrent jamais devant un tribunal, car il était évident qu'il s'agissait de faux. Les détenus furent donc libérés en 1922 sans autres difficultés.

Voyons brièvement les faits qui établissent la fausseté de ces "documents":

1 - Andonian appuie son argumentation sur la signature du préfet d'Alep, Mustafa Abdülhalik. Or, les documents d'archives établissent que les signatures attribuées à Mustafa Abdülhalik sont fausses.

2- Sur un des documents de sa fabrication, Andonian attribue aux apostilles et à la signature de Mustafa Abdülhalik une date à laquelle ce dernier n'était pas encore préfet d'Alep.

L'ignorance, ou la négligence, du décalage existant entre le calendrier ottoman et le calendrier grégorien transforme, sur les documents, des dates antérieures en dates postérieures, et rend caduc tout le système de datation et de numérotage utilisé par Andonian.

4- Les dates et les numéros attribués par Andonian à ses faux documents n'ont rien de commun avec les dates et les numéros des documents authentiques de l'époque. En outre, Andonian commet par inattention l'erreur de porter les mêmes numéros sur des documents différents.

5- Les groupes de chiffres qu'Andonian utilise dans certains télégrammes n'ont rien à voir non plus avec la véritable technique de chiffrage de l'époque. Ces erreurs auraient constitué des égarements invraisemblables de la part des responsables du chiffre. Il laisse également croire, contre l'évidence, que le même système de chiffrage serait resté en usage pendant six mois dans un pays en guerre; et l'on sait que ce ne fut pas le cas.

6- La maladresse avec laquelle ont été tracés les signes de "Besmele", formule sacramentelle figurant en tête de tout document officiel, trahit un auteur qui ne les a probablement jamais utilisés de sa vie: sans doute un Arménien.

7- On trouve parfois dans les faux documents des expressions qu'on ne peut, en fait, utiliser dans la langue ottomane, qu'il s'agisse de lexique, de syntaxe ou de grammaire. De même, afin de "faire avouer aux Turcs leur propre culpabilité", l'auteur prête aux dirigeants ottomans des phrases que le simple bon sens leur aurait interdit d'utiliser.

8- A l'exception de deux d'entre eux, les faux documents sont rédigés sur du papier blanc, ne portant aucune mention ou signe prouvant qu'ils proviennent de l'administration ottomane. Le fait que deux d'entre eux soient rédigés sur des formulaires de télégramme des postes ottomanes n'est guère convaincant: n'importe qui pouvait s'en procurer facilement.

9- Ces faux documents n'ont pas été pris en considération par les Britanniques, qui recherchaient pourtant, avec insistance, des preuves pour faire passer en jugement les "Turcs responsables des événements arméniens".

10- Il n'est guère logique que les documents qu'Andonian présente comme hautement secrets aient été envoyés par la poste, ce qui les porte à la connaissance de plusieurs personnes. Ils auraient dû l'être par courrier spécial.

De même, il est improbable que de tels documents soient conservés pendant trois ans au lieu d'être détruits.

11 - Les faux documents présentent, si l'on compare les versions anglaise et française du livre d'Andonian, des différences qu'il n'est pas possible de qualifier d'erreurs de traduction ou d'erreurs matérielles. A quoi sont-elles dues, sinon au manque de rigueur qui a présidé à toute cette entreprise de falsification ?

12- Enfin, même les écrivains proches des Arméniens, ou se faisant leurs porte-parole, manifestent un certain scepticisme quant à l'authenticité des documents d'Andonian.

En bref, du début a la fin, les prétendus télégrammes de Talat Pacha ne sont rien d'autres que de grossières falsifications fabriques par Andonian et ses associés. Une des lettres dont la date a été falsifiée par Aram Andonian: 18 février 1331 (2 mars 1916). La lettre commence par un Bismilla (voeux) tel qu'aucun Musulman n'aurait osé en formuler. Mais c'est dans la date que Aram Andonian commit l'erreur la plus visible. Ne s'étant pas assez renseigné sur les particularités de la conversion entre le calendrier Roumi et ottoman-entre-autre une différence de 13 jours - il se trompa d'une année et data la lettre 1331 (1916) au lieu de 1330. Cette lettre est néanmoins rédigée de façon a prouver la préparation de longue date des transferts d'Arméniens.(42)

Ajoutons que les archives ottomanes possèdent un certain nombre d'instructions dont l'authenticité ne peut être mise en doute et qui furent données aux mêmes dates; Talat Pacha y ordonnait une enquête afin d'arrêter et de punir les responsables des attaques dirigées contre les convois de déportés... On l'imagine mal ordonner des massacres et en même temps demander la punition des responsables.

Une organisation charitable américaine, la "Ncar East Relief Society', fut autorisée par le gouvernement ottoman à s'établir en Anatolie pour y déployer ses activités à l'époque des déportations et même à s'y maintenir après l'entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des nations de l'Entente. Il en est fait état dans les dépêches de l'ambassadeur américain à Istanbul, Elkus. Or, si l'ordre de "massacrer les Arméniens" avait été donné, pense-t-on vraiment que le gouvernement ottoman aurait laissé une organisation américaine assister à ces "massacres"? Autrement dit, peut-on imaginer que les Ottomans auraient dit aux Etats-Unis "Nous massacrons les Arméniens, venez et soyez témoins"? Une telle hypothèse est ridicule et ne saurait fournir d'explication logique à des faits historiques.

Enfin, il y a plus important encore; car, à la fin de la guerre, une substantielle partie de la population arménienne était encore en place à Istanbul, en Anatolie occidentale et en Thrace. Si le gouvernement ottoman avait ordonné des massacres, n'aurait-elle pas disparu elle aussi? D'ailleurs, si le gouvernement avait voulu éliminer tous les Arméniens de l'Empire, il lui eût été plus facile de réaliser ce projet. Sur place que d'organiser à l'Est une déportation à grande échelle sous les yeux des observateurs étrangers.

Prétendre que le gouvernement ottoman a fait procéder au massacre général des Arméniens vivant dans l'Empire ne repose donc sur rien et est réfuté par les faits.

QUESTION 8: Y-A-T-IL EU UN MILLION ET DEMI DE MORTS ARMENIENS PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE ?

Selon les propagandistes arméniens, les "massacres" auraient causé la mort de 1,5 à 2 millions d'Arméniens. Comme leurs autres allégations, celle-ci relève de l'invention, le nombre avancé n'ayant rien à voir avec la réalité. Immédiatement après la guerre, il fut d'abord question de 600.000 morts; par la suite, les Arméniens parlèrent de 800.000 victimes. Ils en sont à présent à 1,5 million et en viendront peut-être à trois millions demain. L'Encyclopédie Britannica fixait le nombre des morts à 600.000 dans son édition de 1918, à un million et demi dans l'édition de 1968.

Combien d'Arméniens ont réellement péri? Il est impossible d'en fixer le nombre avec exactitude car les registres des décès n'étaient pas régulièrement tenus partout à cette époque. Le chiffre de la population arménienne vivant effectivement dans l'Empire Ottoman représente la seule base à partir de laquelle on puisse se livrer à une estimation. Et là encore, les données varient dans des proportions très larges, les chiffres allégués par les Arméniens étant de très loin supérieurs aux autres sources:

Sources Population arménienne:

1. L'auteur arménien Léart, s'appuyant sur des chiffres

fournis par le Patriarcat d'Istanbul 12.560.000

2. L'historien arménien, Basmadjian 2.380.000

3. Le Comité national arménien à la Conférence

de paix, à Paris 2.250.000

4. L'historien arménien Kevork Aslan 1.800.000

5. Le Livre jaune français 1.555.000

6. L'Encyclopédie Britannica 1.500.000

7. Contenson 1.400.000

8. Lynch 1.345.000

9. Recensement officiel ottoman de 1914 1.295.000

10. Le Registre annuel (Londres) 1.056.000

Si nous laissons de côté les chiffres de source arménienne qui sont de tout évidence très exagérés, nous constatons que les estimations occidentales varient entre 1.056.000 et 1.555.000, ce qui correspond en gros aux données du recensement officiel ottoman, soit 1.295.000. Comment donc un million et demi d'Arméniens auraient-ils pu être massacrés en supposant même l'élimination totale des Arméniens de l'Empire ce qui, bien entendu, ne fut pas le cas?

Combien ont réellement péri? Talat Pacha estimait pour sa part, dans un rapport au dernier congrès du parti Union et Progrès, qu'il y avait eu environ 300.000 morts. Monseigneur Touchet, un ecclésiastique français, informa le congrès de l'Œuvre d'Orient, en février 1916, qu'il y avait eu 500.000 morts, mais il est difficile de dire comment il avait pu obtenir ce renseignement en pleine guerre et il y a lieu de penser qu'il est exagéré. Toynbee estimait le nombre des victimes à 600.000, comme la première estimation arménienne et l'Encyclopédie Britannica de 1918. Cependant, Boghos Noubar Pacha, qui dirigeait la délégation nationale arménienne à la Conférence de paix de Paris, déclara qu'il restait 280.000 Arméniens dans l'Empire après la guerre et que 700.000 avaient émigré pour s'établir ailleurs. Comme le nombre d'arméniens résidant dans l'Empire avant la guerre était vraisemblablement de 1.300.000, il nous faut donc en conclure que 300.000 d'entre eux périrent ce qui par rapport à leur population totale représente la même proportion que les 3 millions de Turcs qui moururent dans la même période. Une fois de plus, les faits ne sont donc pas en accord avec les allégations arméniennes.

QUESTION 9: LE TRAITE DE SEVRES EST-IL TOUJOURS EN VIGUEUR?

Les propagandistes arméniens prétendent que le Traité de Sèvres qui prévoyait la création d'un Etat arménien en Anatolie orientale a toujours pleine valeur et s'appuient sur ce texte pour réclamer le "retour" des "territoires arméniens". Or, ce traité n'est jamais entré en vigueur. Il fut annulé et remplacé par le Traité de Lausanne et n'a donc plus aucune valeur légale. De plus, les Dachnaks créèrent une République arménienne à Erivan, le 28 mai 1918 et celle-ci signa avec le gouvernement ottoman le Traité de Batoum, le 4 juin 1918. Ce traité, selon Hadissian, Ministre des Affaires Etrangères de la République arménienne, impliquait que cette dernière désavouait totalement toute revendication sur le territoire ou la population de l'Empire ottoman y compris ses sujets arméniens et les territoires réclamés par les nationalistes arméniens:

"Les Arméniens de Turquie ne songent plus à se séparer de l'empire ottoman. Leurs problèmes ne sauraient désormais affecter les relations entre la République arménienne et l'Empire ottoman. Ces relations sont excellentes et doivent le rester à l'avenir. Tous les partis politiques arméniens partagent ce même sentiment. La continuation de cet esprit de bon voisinage est un des points principaux du programme publié il y a peu par le gouvernement arménien dont je suis le Ministre des Affaires Etrangères."(43)

Même Hairenik, l'organe du parti Dachnak, déclarait le 28 juin 1918:

" C'est la politique d'hostilité menée par la Russie à l'égard de la Turquie qui a provoqué les Arméniens du Caucase; c'est pourquoi ceux ci ont été impliqués dans des affrontements opposant deux races amies. Par bonheur, cette situation n'a pas duré très longtemps. Après la révolution russe, ils ont compris qu'il ne pourrait y avoir pour eux de sécurité sans entretenir de bonnes relations avec la Turquie et ils lui ont donc tendu une main amicale. La Turquie, de son côté, voulait oublier le passé et a accepté la main tendue. Nous sommes d'accord pour dire que le problème arménien est résolu et relève désormais de l'histoire. Les sentiments de méfiance mutuelle et l'hostilité créée par les agents étrangers n'existent plus."(44)

Ces déclarations montrent bien que le problème arménien était considéré comme résolu grâce aux traités signés après la Première guerre mondiale, que les événements survenus étaient uniquement dus aux Russes et aux Arméniens et que si quelqu'un avait le droit de se plaindre c'était bien le peuple turc.

Il est vrai que le règlement obtenu lors de la Première guerre mondiale fut, pendant un temps, remise en question par la République arménienne. En dépit des déclarations des Dachnaks, en été 1918, des bandes arméniennes se livrèrent à des coups de main en Anatolie orientale. Le 28 mai 1919, jour du premier anniversaire de sa fondation, la République arménienne déclara que "l'Arménie avait annexé l'Anatolie orientale", s'arrogeant ainsi les territoires de l'Est que le traité de Brest-Litovsk avait rendus à l'Empire ottoman. Afin d'étudier les exigences arméniennes et de proposer un règlement, le président américain Wilson envoya en automne 1919 une commission d'enquête sous la conduite du général James G. Harbord. Après une tournée à travers l'Anatolie en septembre et octobre, elle déclara dans un rapport adressé au Congrès américain:

« que les Turcs et les Arméniens avaient vécu en paix, côte à côte, pendant des siècles, que les Turcs avaient souffert autant que les Arméniens à l'époque de la déportation; que 20 % seulement des villageois turcs partis à la guerre seraient en mesure de rejoindre leur foyer, qu'au début de la Première guerre mondiale, les Arméniens étaient loin de constituer une majorité dans les territoires dits arméniens; quels n'auraient toujours pas cette majorité même si tous les Arméniens déportés revenaient et qu'au cas où ceux-ci reviendraient, il n'y avait aucune raison pour prétendre qu'ils se trouveraient en danger."(45)

A la suite de ce rapport, en avril 1920, le Congrès américain rejeta une proposition visant à placer l'Anatolie sous mandat américain pour permettre aux Arméniens de créer leur propre Etat dans l'Est.

Le 10 août 1920, le Traité de Sèvres, si longtemps attendu par les Arméniens fut signé. Il prévoyait la reconnaissance par le gouvernement ottoman d'un Etat arménien indépendant dont les frontières restaient à définir par le président Wilson. Mais si ce document fut signé par le gouvernement ottoman d'Istanbul, la plupart des Turcs, dans la presque totalité du pays, ne reconnaissaient que l'autorité du gouvernement d'Ankara dirigé par Mustafa Kemal qui, lui, refusait catégoriquement ce traité et ses clauses.

Entre-temps, à la suite de l'armistice de Moudros qui mit fin aux combats de la Première guerre mondiale en 1918, la province d'Adana fut occupée par les Français ainsi que celles d'Urfa, Marach et Ayntab (Gaziantep) que leur abandonnèrent les Britanniques après les avoir conquises. Les troupes françaises d'occupation étaient accompagnées d'arméniens portant l'uniforme français qui se mirent immédiatement à ravager les villages et à massacrer les Turcs de ces provinces du Sud et du Sud-Est de l'Anatolie. Pour résister à ces atrocités, les Turcs de la région se soulevèrent, ce qui donna lieu une fois de plus, en Europe, à une campagne de propagande expliquant que les Turcs exterminaient les Arméniens. Cette fois cependant, comme les Français dûrent ramener les Arméniens sur les lignes arrières pour mettre fin à leurs atrocités, cette interprétation parût manifestement fausse et personne n'y crût vraiment.

Lorsque le Congrès américain eût rejeté le mandat sur l'Anatolie, la République arménienne du Caucase attaqua la Turquie dès juin 1920, en envoyant des bandes d'irréguliers et des unités régulières en Anatolie orientale qui exterminèrent la population locale. Le gouvernement d'Ankara prit des mesures de défense en septembre; les forces arméniennes furent rapidement mises en déroute, l'Anatolie orientale reprise, l'ordre et la sécurité rétablis. Par le traité de Gumru (Alexandropol), le 3 décembre 1920, le gouvernement d'Ankara et la République d'Arménie réglaient les nouvelles frontières et tenaient les dispositions du Traité de Sèvres pour nulles et non avenues. Les Arméniens renonçaient ainsi à toute revendication territoriale vis-à-vis de la Turquie.

Peu après ces événements, l'Armée Rouge entra à Erivan et y établit une République arménienne soviétique. Cependant, la révolte du 18 février 1921 redonna le contrôle du pays aux Dachnaks. Le nouveau gouvernement Vratzian envoya une commission à Ankara le 18 mars pour demander l'aide turque contre les Bolchéviques, démarche pour le moins étrange si on pense que deux ans auparavant, les Dachnaks avaient entrepris d'envahir la Turquie. De toutes façons, le gouvernement Dachnak ne survécut pas longtemps et les Soviétiques reprirent bientôt le contrôle d'Erivan.

Le 16 mars 1921, la Turquie signa avec l'Union soviétique le Traité de Moscou qui fixait définitivement les frontières entre les deux pays. Comme le prévoyait ce traité, le 13 octobre 1921 la Turquie signa avec l'Arménie soviétique l'accord de Kars qui confirmait le tracé de leurs nouvelles frontières et entérinait la décision selon laquelle le Traité de Sèvres devait être considéré comme nul et non avenu.

La situation sur le front Sud fut réglée par le traité d'Ankara signé avec la France, le 20 octobre 192 1. La France retirait non seulement ses troupes mais aussi les irréguliers et volontaires arméniens qui avaient coopéré avec elle, ainsi que la plupart des Arméniens qui s'étaient rassemblés à Adana dans l'espoir d'y fonder un Etat arménien et qui furent ultérieurement installés au Liban. Cet accord devait permettre par la suite le retour de Hatay à la Turquie et par conséquent la réalisation des objectifs du Pacte national turc tels que les avaient définis Mustafa Kemal et les dirigeants de la Guerre d'indépendance.

Tous ces traités réduisaient pratiquement à néant les ambitions nourries par les Arméniens en quête d'un Etat indépendant dans l'Anatolie orientale. Le Traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923 en remplacement du Traité de Sèvres, ne mentionnait même pas les Arméniens, ce qui explique pourquoi les nationalistes arméniens essaient aujourd'hui de ressusciter un Traité de Sèvres qui n'est jamais entré en vigueur et, de ce fait, qui n'a jamais reçu un début d'application.

QUESTION 10: LES ARMENIENS DE TURQUIE SONT-ILS OPPRIMES EN TURQUIE AUJOURD' HUI ?

Les propagandistes du nationalisme arménien prétendent périodiquement que les Arméniens de Turquie sont persécutés. Sans doute cela a-t-il pour but non seulement de renforcer les affirmations selon lesquelles cette persécution serait une constante historique mais aussi de fournir un motif d'unification aux divers groupes activistes et d'inviter les Etats étrangers à s'immiscer dans les affaires intérieures de la Turquie. Tout comme les autres allégations arméniennes, celle-ci aussi ne repose sur aucune réalité.

Les 40.000 à 50.000 Arméniens qui vivent dans la Turquie d'aujourd'hui ne sont nullement tenus à l'écart du reste de la population. Ce sont des citoyens turcs à part entière, dotés des mêmes droits et des mêmes privilèges que les autres citoyens turcs et dont la vie, la liberté et le bonheur sont garantis par les lois. Les Arméniens turcs continuent de pratiquer leur culte dans leurs propres églises et enseignent en arménien dans leurs écoles. Ils publient des journaux, des magazines et des livres dans leur langue et possèdent leurs propres institutions socioculturelles tout en pouvant librement participer à celles qui s'adressent à tous les Turcs. La communauté arménienne d'Istanbul dispose de trente écoles, dix-sept organisations socioculturelles, d'une quarantaine d'églises, de deux quotidiens (Jamanak et Mannara), de deux clubs de sport (Sisli et Taksim), de nombreux établissements sanitaires ainsi que de nombreuses fondations religieuses destinées à financer ces activités.

La plupart des Arméniens turcs appartiennent encore à l'Eglise grégorienne et sont guidés par le Patriarche. Il y a aussi un certain nombre d'Arméniens catholiques et protestants qui ont leurs propres édifices cultuels et leurs institutions distinctes.

Comme les autres Turcs de religion différente, Les Arméniens de Turquie sont libres de mener une vie florissante et heureuse. Beaucoup d'entre eux sont des commerçants prospères ou des membres influents du monde artistique ou des professions libérales. Les Arméniens de Turquie sont fiers d'être citoyens turcs, et comme tous les autres Turcs, sont irrités par les mensonges qui vilipendent leur pays et qui sont répandus en leur nom par des groupes de nationalistes vivant à l'étranger Ils ressentent plus particulièrement une vive aversion pour les attentats que ces mêmes groupes ont dirigé contre les diplomates, les citoyens et les intérêts turcs à travers le monde.

Le ler novembre 1981, le Patriarche arménien a organisé au Patriarcat une cérémonie consacrée à la mémoire des diplomates turcs assassinés par les terroristes arméniens et a énergiquement condamné les actes perpétrés au nom du peuple arménien. En février 1982, le Patriarche a vigoureusement démenti les accusations du Conseil de l'Europe selon lesquelles la Turquie opprimerait ses populations minoritaires en soulignant: "Les Arméniens de Turquie sont des citoyens turcs, ils vivent en paix dans le pays, ils pratiquent leur religion sans aucune restriction et bénéficient de la liberté de croyance". A la suite d'un autre attentat terroriste arménien, l'assassinat du consul général Kemal Arikan à Los-Angeles, le 28 janvier 1982, il a déclaré: "Les Arméniens turcs, comme tous les autres citoyens turcs, ont appris cette nouvelle avec une grande affliction" et il a appelé "tous les Arméniens vivant hors de la Turquie à s'élever contre ces activités illégales et ces meurtres". Ce sont donc les Arméniens turcs eux-mêmes qui se chargent de démentir le dernier argument des propagandistes arméniens.

PROCES DE L'ATTENTAT D'ORLY

(19 février - 2 mars 1985)

DEPOSITION DE MONSIEUR MÜMTAZ SOYSAL, PROFESSEUR A L'UNIVERSITE D'ANKARA

Monsieur le Président,

Je ne connais aucun des accusés et je n'étais pas à Orly le jour de l'attentat. Je suis ici à la demande des avocats de la partie civile. Pourquoi? J'aurais pu comparaître devant cette Cour en tant que témoin de moralité, puisque sur les 42 Turcs, dont 31 diplomates et fonctionnaires, qui ont été tués par le terrorisme arménien, 12 étaient mes anciens étudiants ou collègues. Et parmi les victimes de l'attentat d'Orly mes compatriotes sont en majorité.

Mais je suis ici pour vous expliquer autre chose. En tant que témoin, je n'ai pas pu assister aux sessions de ce procès et je n'ai pu suivre son évolution qu'à travers la presse française. Ce que j'ai lu dans les journaux a bien montré la nécessité de cette explication. Les avocats de la défense, en faisant appel au témoignage de personnalités politiques, comptaient les faire parler, entre autres choses, du "génocide" des Arméniens et espéraient ainsi politiser ce procès. Si leurs efforts ont échoué sur ce point, je ne suis pas sûr pour autant qu'ils ne vont pas tenter de le faire à la fin. Ce n'est pas seulement un pressentiment, mais c'est une conviction, puisque ce fut toujours le cas dans tous les procès de ce genre. L'expert psychologue n'a-t-il pas parlé devant vous d'un certain "idéalisme passionné" qui aurait dû pousser les accusés au crime en question et n'ont-ils pas, eux aussi, évoqué une enfance nourrie de sentiments de vengeance contre les responsables du même "génocide"? Je suis venu précisément pour vous parler de ce problème.

Je ne suis ni historien, ni ethnologue. Je suis juriste. Il me semble que l'aspect juridique des événements de 1915 et de ceux qui les ont précédés ou suivis intéresse de près l'analyse de tout crime qui prétend s'inspirer moralement d'un sentiment de vengeance collective se référant à ces faits. Cet aspect doit aussi être pris en considération dès lors qu'on invoque la nécessité d'attirer l'attention internationale sur une injustice restée impunie.

En tant que juriste, je suis surpris par la facilité, la légèreté même avec laquelle le terme "génocide" est employé, surtout dans ce pays, par tout le monde, depuis les hommes d'état jusqu'aux simples partisans de la cause arménienne. Or, ce terme se réfère à un crime bien défini, dont la définition est donnée par une convention internationale élaborée après la deuxième guerre mondiale: la "Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide", approuvée par l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution du 9 décembre 1948 et entrée en vigueur le 11 janvier 1951. La Turquie a signé et ratifié cette convention.

Dans ladite convention, la définition du crime de génocide comporte trois éléments: Il faut d'abord qu'il y ait un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Il faut ensuite que ce groupe soit soumis à certains actes, énumérés dans la convention et allant du "meurtre des membres du groupe" jusqu'au "transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe", en passant par "la soumission du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique". Mais c'est le troisième élément qui est le plus important: Il faut qu'il y ait "une intention de détruire, en tout ou en partie" le groupe en question.

Cette expression-clé sert à distinguer le génocide des autres "homicides" qui sont les conséquences d'autres intentions comme celles relatives aux guerres, aux émeutes, etc. L'homicide devient génocide quand l'intention ouverte ou latente de destruction humaine vise les membres d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux parce qu'ils sont les membres de ce groupe. Le concept de nombre ne devient significatif que s'il peut être pris comme une indication de ce qu'une telle intention est dirigée contre le groupe. C'est pourquoi, comme disait Sartre quand il parlait de génocide à l'occasion du Tribunal Russell sur la guerre du Vietnam, il faut étudier les faits objectivement pour prouver si cette intention existe, même de manière implicite.

La constatation de trois groupes de faits suffit pour arriver à une conclusion sur ce point en ce qui concerne la question arménienne.

Le premier groupe de faits concerne huit siècles d'histoire, du onzième siècle jusqu'à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, pendant lesquels les populations turque et arménienne d'Anatolie ont mené une coexistence pacifique qui n'a pas sa pareille dans les annales des peuples. De la conquête de l'Asie Mineure par les Turcs jusqu'à l'ère des nationalismes, aucun conflit majeur, aucune lutte armée n'a opposé ces deux communautés. On ne peut montrer dans toute l'histoire du monde deux autres peuples parlant des langues aussi différentes et ayant des croyances religieuses aussi opposées qui aient pu coexister d'une façon aussi pacifique pendant une période aussi longue. Nous sommes fiers de cette tolérance du peuple turc qui a permis une coexistence aussi exceptionnelle. Celle-ci est d'autant plus remarquable qu'elle a permis un profond échange culturel dont les fruits subsistent encore dans la vie quotidienne des deux peuples: par exemple, la plupart des noms de famille arméniens sont faits de mots turcs (le plus souvent des noms de profession) auxquels s'ajoute un suffixe arménien; en revanche, la musique et l'art turcs d'aujourd'hui comptent plusieurs compositeurs et artistes d'origine arménienne.

Le second groupe de faits se rapporte plus précisément aux événements de 1915 et à ceux qui les ont immédiatement précédés ou suivis. La seconde moitié du dix-neuvième siècle est l'époque des nationalismes pour les différentes ethnies qui composent l'Empire ottoman. C'est un courant d'idées qui pousse chaque peuple à entreprendre une lutte armée pour pouvoir fonder son propre Etat sur une partie du territoire de l'Empire. Presque tous réussirent.

A l'exception des Arméniens, dont la lutte pour l'indépendance diffère des autres luttes nationalistes sur un point essentiel: peuple laborieux doué de qualités artistiques et artisanales et fidèle à l'autorité du Sultan, les Arméniens se sont répandus partout en Asie Mineure et même sur le territoire européen de l'Empire, de sorte qu'ils perdirent leur majorité sur les terres qu'ils habitaient avant l'arrivée des Turcs. Ainsi, à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, il n'y avait plus aucun département d'Anatolie orientale qui comportât encore une majorité arménienne. Et, pour employer un terme à la mode aujourd'hui, il n'y a pas eu de mouvement de libération nationale arménienne sur un territoire bien défini qu'on pourrait appeler l'Arménie, mais des émeutes et des actes de terrorisme commis par des groupes d'Arméniens dans différents coins du pays. Comme tout Etat qui se respecte, l'Etat ottoman a pris des mesures, parfois assez sévères, pour se protéger contre ces activités.

Survint alors la première guerre mondiale. En 1915, l'Empire ottoman se battait sur plusieurs fronts. Pendant qu'on se battait à l'ouest pour résister à l'attaque des Alliés dans les Dardanelles, l'est du pays était menacé par l'invasion des armées de la Russie tsariste. Il ne faut pas oublier que la Russie avait été l'une des grandes puissances qui s'étaient intéressées à la question arménienne pendant toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle dans le but d'accélérer la désintégration de l'Empire ottoman, dont elles espéraient retirer un intérêt. Pendant la guerre, les dirigeants russes se sont servis de leur attachement à la cause arménienne afin d'ébranler les lignes de défense ottomanes. Ainsi naquit une collaboration entre l'armée russe et les insurgés arméniens, y compris ceux qui faisaient leur service militaire dans l'armée du Sultan. C'était peut-être, aux yeux des dirigeants de la révolte arménienne, une coopération nécessaire dans la voie de l'indépendance nationale; mais pour les Ottomans, c'était une trahison. Il y a donc eu, dans ces circonstances de guerre, des soulèvements, des rébellions, des représailles et des tueries mutuelles. C'est alors que le gouvernement a été obligé de prendre une décision difficile: 1) transférer les militaires arméniens des troupes combattantes à des unités non-combattantes; 2) évacuer les populations arméniennes de la zone d'opérations vers le sud-est de l'Anatolie et le nord de la Syrie actuelle, qui faisait encore partie de l'Empire à l'époque. C'étaient des mesures nécessaires afin d'assurer la sécurité des troupes et de protéger les voies de ravitaillement de l'armée.

Ce fût un déplacement pénible. Le transfert de toute la population arménienne s'est effectué dans des conditions très strictes, à travers une région très montagneuse et aride. Les transports manquaient et la plupart du temps les déplacés étaient obligés de couvrir de longues distances à pied, souvent harcelés et attaqués par des tribus qui échappaient à l'autorité de l'Etat. Il régnait à l'époque des épidémies et aussi une famine, qui frappaient toute la population civile et même les militaires. Parfois, à la sévérité des circonstances s'ajoutait l'excès de zèle de certains administrateurs qui, dans leur hâte à remplir les ordres du gouvernement, se souciaient peu des mesures à prendre pour la protection des déplacés. Bref, une tragédie humaine a été vécue à l'époque dans cette partie de l'Anatolie, mais c'était une tragédie commune, faite de souffrances mutuelles et de centaines de milliers de victimes des deux côtés.

Mais ce drame ne mérite pas le nom de génocide. Car il y manque l'élément essentiel, c'est-à-dire l'intention de détruire l'ethnie arménienne en tant que telle. Il s'agit d'un acte de guerre, décidé dans les circonstances d'un conflit armé, au sein d'un Empire agonisant où régnaient le désordre et la désorganisation. Le déplacement de l'élément arménien a évidemment eu des conséquences qui, au premier abord, semblent remplir les conditions exigées par la convention de 1948: Il y a eu meurtre des membres du groupe, surtout par le fait de membres irresponsables de tribus locales. Il y a eu des souffrances physiques, surtout en raison des conditions géographiques et climatologiques dans un pays dévasté par la guerre. Il est vrai aussi que des orphelins ont été adoptés par des familles musulmanes. Mais ce n'était nullement dans l'intention d'opérer un "transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe", pour employer le langage de la convention, mais au contraire dans l'esprit de solidarité et de charité inspiré par la coexistence pacifique qui avait lié les familles anatoliennes pendant des siècles. L'intention de détruire une ethnie, en tout ou en partie, est absente de toute cette série d'événements, puisque toutes les sources, même les plus militantes en faveur de la cause arménienne, admettent que les Arméniens des régions du pays éloignées du front et ceux des grands centres comme Istanbul et Izmir n'ont pas été assujettis aux mêmes mesures. D'autre part, plusieurs fonctionnaires, même des sous-préfets, bien que d'origine arménienne, sont restés en poste pendant les événements qui frappaient l'est du pays, faisant continuer ainsi la longue tradition de l'Etat ottoman consistant à ouvrir les portes de son administration aux éléments non-musulmans. En effet, on compte plusieurs ministres, ambassadeurs (même dans les grandes capitales telles que Berlin, Vienne, etc.) et hauts fonctionnaires arméniens dans l'administration ottomane.

En ce qui concerne l'Anatolie orientale, nous sommes en possession, dans les archives ottomanes, d'innombrables documents, lettres, télégrammes, circulaires, etc. (dont certains ont été publiés récemment), dans lesquels les autorités gouvernementales s'efforcent, en dépit des circonstances tragiques d'une guerre acharnée, d'assurer la protection et la sécurité des déplacés. Il se peut qu'ils aient échoué dans certains cas. Mais ces échecs ne peuvent certainement pas être considérés comme la preuve d'une intention de génocide comparable à celle d'Hitler, qui avait fait de la destruction totale de la race juive le but vers lequel tout le mécanisme de l'Etat était dirigé.

Le troisième groupe de faits qui permet de réfuter l'accusation d'un "génocide des Arméniens par les Turcs" concerne l'harmonie des relations entre le peuple turc et la minorité arménienne dans la Turquie d'aujourd'hui.

Pour comprendre la nature de ces relations, il est nécessaire de se rappeler les caractéristiques des trois dernières générations d'arméniens vivant à l'étranger et de comparer leur sort à celui des Arménien

La première génération, ce sont les exilés, ceux qui ont dû quitter le pays avant ou pendant l'écroulement de l'Empire, qui ont souffert et dont les proches ont été victimes des événements de la première guerre mondiale. Certains de ces Arméniens ont réagi par un sentiment de vengeance et, oubliant que les souffrances vécues avaient été mutuelles, se sont engagés dans des actes de terrorisme individuel, dans des attentats contre les anciens dirigeants ottomans.

La seconde génération d'Arméniens à l'étranger est celle des adaptés, des gens qui se sont intégrés dans les nouvelles sociétés qui les ont accueillis et qui, grâce aux qualités remarquables de ce peuple laborieux et doué sur le plan artistique, se sont distingués dans leur nouveau milieu, y trouvant aisance et complaisance. C'est ce dernier point qui pousse de nouveau une partie de la troisième génération, celle des jeunes arméniens d'aujourd'hui qui vivent à l'étranger, à l'affirmation d'une identité nationale par des actes de violence. Le but, c'est d'empêcher l'oubli du passé, l'intégration progressive et la disparition de la culture arménienne. Malheureusement, pour affirmer leur identité, ces jeunes ont choisi la voie la plus facile : celle de la violence. Les actes de terrorisme auxquels ils ont recours comportent certainement plusieurs risques pour eux. Mais, comparés aux véritables efforts culturels et intellectuels déployés pour perpétuer une identité arménienne, ces actes représentent un choix trop simple et très stérile.

Mais la troisième génération des Arméniens qui vivent en Turquie ne traverse pas une telle crise d'identité. Car elle possède tous les moyens pour perpétuer les caractéristiques de son ethnie comme au temps de la coexistence pacifique au sein de l'Empire. En plus, ses droits de minorité religieuse sont garantis par un traité international, celui de Lausanne, signé en 1923 et dont la France est dépositaire. L'échange culturel continue encore entre le peuple turc et la minorité arménienne et les deux communautés partagent le même mode de vie dans une atmosphère de paix sans rancune. Il est à remarquer que même pendant la vague de terrorisme qui a balayé la Turquie avant 1980, les Arméniens de Turquie ne se sont jamais mêlés à des actes de violence. Les quelques incidents isolés qui ont eu lieu eu étaient l'oeuvre d'Arméniens formés et entraînés à l'étranger. Le cas du fameux "Séminaire" de Jérusalem doit être considéré dans ce contexte. L'un des accusés, d'après la presse française, aurait dit qu'il avait été obligé de faire ses études à Jérusalem par manque d'écoles arméniennes en Turquie. Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous citer quelques exemples parmi les 19 écoles maternelles, 20 écoles primaires, 9 écoles secondaires et 5 lycées où l'enseignement se fait en arménien et qui portent des noms arméniens facilement reconnaissables: L'école maternelle et primaire de Bezezyan, l'école primaire de Levon Vartuhyan, l'école maternelle et primaire de Semerciyan Cemeran, l'école primaire de Karagozyan, l'école secondaire Aramyan Uncuyan, l'Ecole secondaire Bezciyan, les lycées Sahakyan Nunyan, Eseyan, Getronagan, etc.

C'est justement cette tolérance réciproque, cette coexistence pacifique entre le peuple turc et la communauté arménienne, qui sont visées par le terrorisme des jeunes Arméniens à l'étranger. Mais jusqu'à présent, tous ces efforts ont été voués à l'échec et ni le peuple turc, ni son gouvernement, n'ont eu recours à des actes de violence contre la communauté arménienne de Turquie.

Pourtant le terrorisme persiste et on continue à parler du "génocide" d'il y a soixante dix ans. Pourquoi? Parce que le génocide est un crime contre l'humanité, que la convention dont je viens de parler définit comme "un crime du droit des gens". Il est donc facilement possible, en parlant de génocide, d'influencer l'opinion publique mondiale et de la mobiliser contre fin Etat, une nation, un peuple. C'est aussi un crime imprescriptible, un crime qui doit être puni quel que soit le moment où il a été commis. Donc ses auteurs, doivent être châtiés partout et à tout moment, et aux yeux des terroristes arméniens, ce crime étant imputable à toute la nation turque, ce sont les représentants de l'Etat turc et même ses sujets qui doivent être punis: jeunes diplomates dont les parents même n'étaient pas nés au moment des événements ou simples ouvriers turcs prenant l'avion de leurs lignes aériennes nationales pour rentrer dans leur pays.

Voilà pourquoi les terroristes arméniens préfèrent déformer l'histoire et qualifier de génocide une tragédie humaine mutuellement vécue dans des circonstances de guerre. Ceci leur sert de prétexte pour commettre des actes de terrorisme. Mais, d'après la définition juridique donnée par la Convention des Nations Unies, qui parle de l'intention de détruire, même en partie, les membres d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux parce qu'ils sont membres de ce groupe, ces actes eux-mêmes revêtent un caractère "génocidal': Tuer des Turcs parce qu'ils sont des Turcs et vouloir placer une bombe dans un avion parce que c'est un avion des lignes turques transportant des Turcs, c'est là un acte "génocidal", sinon le génocide même.

Merci, Monsieur le Président

QUESTIONS ET REPONSES

Maitre Vergès accuse le Professeur Soysal d'avoir donné l'interprétation "la plus cynique" du "génocide" qui a coûté, dit-il, la vie à plus d'un million et demi d'Arméniens en Anatolie orientale. Puis, après avoir lu un passage du livre du Baron de Brouckère, ministre belge, il demande au Professeur Soysal ce qu'il pense de ces descriptions dramatiques des événements en question.

Le Professeur Soysal: Il est très facile de choisir de tels passages dans les livres des auteurs partisans de la cause arménienne. J'aurais pu faire de même et lire devant vous des pages et des pages dans les livres qui parlent des massacres des Turcs par les Arméniens dans la même région du pays. Nous aussi nous pouvons faire parler les chiffres. Ces chiffres tirés des recensements ottomans et confirmés par les rapports consulaires des grandes puissances européennes montrent que le nombre total d'Arméniens vivant à l'intérieur des frontières de l'Empire ne dépassait pas 1.300.000. Il est donc absurde de parler de "un million et demi de morts", même dans l'hypothèse lugubre d'un massacre qui aurait frappé tous les membres de la communauté arménienne vivant dans tous les coins de l'Etat. J'aurais pu de même vous citer des passages d'auteurs étrangers qui donnent une autre version des événements, version qui n'est pas aussi injuste envers les dirigeants ottomans. J'aurais pu vous mentionner le livre d'un officier français, le commandant M. Larcher, "La Guerre turque dans la Guerre Mondiale", préfacé par le Maréchal Franchet d'Esperey, commandant des forces d'occupation alliées, qui parle du "comportement correct' des autorités militaires et de la population turques. Il ne faut pas oublier que tous ces événements ont eu lieu à une époque où un grand empire s'écroulait, avec tout le désordre que cela implique. Il y a certainement eu des administrateurs qui ont abusé de leurs pouvoirs par excès de zèle. Mais ils ont été punis par les tribunaux ottomans après la guerre en tant que responsables individuels de ces excès et non pas comme les exécuteurs d'une politique gouvernementale visant le génocide.

Maître Vergès après avoir lu un passage de Lord Bryce sur "la cruauté des Turcs" et un extrait du livre de M. Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul, sur les événements de 1915, demande l'avis du Professeur Soysal sur ces textes.

Le Professeur Soysal: Monsieur le Président, je viens de dire tout à l'heure que s'il nous était permis de venir devant vous avec des tas de livres, nous aurions pu en citer des passages exprimant juste le contraire de ce qui vient d'être lu. Mais il est vrai que le nombre d'ouvrages anti-turcs et pro-arméniens est immense. On a tout fait pour prouver l'existence d'un génocide: de faux arguments ont été bâtis sur la base de faux documents, des falsifications. Quant à Morgenthau, il faut bien se rappeler que lui et surtout ses successeurs qui se trouvaient à Istanbul pendant l'occupation alliée étaient en mesure d'obtenir des preuves irréfutables pour attester la responsabilité des dirigeants ottomans dans ledit "génocide". Mais rien n'en fut, même quand les archives tombèrent sous le contrôle des forces d'occupation.

Maître Vergès, précisant que M. Morgenthau n'était pas à Istanbul à la fin de la guerre, cite cette fois le Docteur Lepsius, missionnaire allemand, et demande ce qu'en pense le Professeur Soysal.

Le Professeur Soysal: M. Morgenthau, ambassadeur dans un pays en guerre, n'a jamais mis le pied en dehors d'Istanbul et tous ses rapports reflètent l'information qui lui a été fournie par ses dragomans, la plupart du temps d'origine arménienne, et les missionnaires. Le Docteur Lepsius était aussi un missionnaire. J'ai remarqué que, dans le passage qui vient d'être lu, il mentionne le cas des Juifs de l'Empire ottoman. A ce propos, permettez-moi, Monsieur le Président, de dire une chose: bientôt, dans quelques années, nous célébrerons le cinq-cent.

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